«Et tu ne conçois point la menace qui pèse sur toi car tu ne vois dans l'œuvre de l'autre que l'effet d'un égarement passager et tu ne comprends pas que menace, pour l'éternité, de s'engloutir un homme qui jamais plus ne renaîtra.
«Et tu te croyais libre et t'indignais quand je te parlais de mes contraintes. Lesquelles en effet n'étaient point d'un gendarme visible mais plus impérieuses de ne se point remarquer comme de la porte à travers ton mur, laquelle ne te semble point, bien qu'il te faille faire un détour pour sortir, une insulte à ta liberté.
«Mais si tu veux voir apparaître le champ de force qui te fonde et te fait ainsi te mouvoir et éprouvant et pensant et aimant et plaignant et haïssant de cette façon-ci et non d'une autre, considère son corset chez ton voisin, là où il commence d'agir, car alors il te deviendra sensible.
«Sinon toujours tu le méconnaîtras. Car la pierre qui tombe ne subit pas la force qui la tire vers le bas. Une pierre ne pèse qu'immobile.
«C'est lorsque tu résistes que tu connais ce qui te meut. Et pour la feuille livrée au vent il n'est plus de vent, de même que pour la pierre délivrée il n'est plus de pesanteur.
«Et c'est pourquoi tu ne vois point la contrainte formidable qui pèse sur toi et ne se montrerait, tel le mur, que s'il te pouvait venir à l'idée d'incendier par exemple la ville.
«De même que ne t'apparaît point la contrainte plus simple de ton langage.
«Tout code est contrainte, mais invisible.»
CXLVII
J'étudiai donc les livres des princes, les ordonnances édictées aux empires, les rites des religions diverses, les cérémonials des funérailles, des mariages et des naissances, ceux de mon peuple et ceux des autres peuples, ceux du présent et ceux du passé, cherchant à lire des rapports simples entre les hommes dans la qualité de leur âme et les lois qui furent édictées pour les fonder, régir et perpétuer, et je ne sus point les découvrir.
Et, cependant, quand j'avais affaire a ceux-là qui me venaient de l'empire voisin où règne tel cérémonial des sacrifices, je le découvrais avec son bouquet, son arôme et sa façon à lui d'aimer ou de haïr, car il n'est ni amours ni haines qui se ressemblent. Et j'avais le droit de m'interroger sur cette genèse et de me dire: «Comment se fait-il que tel rite qui me semble sans rapport ni efficacité ni action, car il traite d'un domaine étranger à l'amour, fonde cet amour-ci et non un autre? Où donc se loge le lien entre l'acte, et les murailles qui gouvernent l'acte, et telle qualité du sourire qui est de celui-là et non du voisin?»
Je ne poursuivais point une démarche vaine puisque j'ai bien connu, tout au long de ma vie, que les hommes les uns des autres différaient, bien que les différences te soient invisibles d'abord et non exprimables en conservant, puisque tu te sers d'un interprète et qu'il a pour mission de te traduire les mots de l'autre, c'est-à-dire de chercher pour toi dans ton langage ce qui ressemblera le mieux à ce qui fut émis dans un autre langage. Et ainsi amour, justice ou jalousie se trouvant être traduits pour toi par jalousie, justice et amour, tu t'extasieras sur vos ressemblances, bien que le contenu des mots ne soit point le même. Et si tu poursuis l'analyse du mot, de traduction en traduction, tu ne chercheras et ne trouveras que les ressemblances, et te fuira comme toujours dans l'analyse ce que tu prétendais saisir.
Car si tu désires comprendre les hommes il ne faut point les écouter parler.
Et cependant sont absolues les différences. Car ni l'amour, ni la justice, ni la jalousie, ni la mort, ni le cantique, ni l'échange avec les enfants, ni l'échange avec le prince, ni l'échange avec la bien-aimée, ni l'échange dans la création, ni le visage du bonheur, ni la forme de l'intérêt ne se ressemblent de l'un à l'autre, et j'ai connu ceux-là qui s'estimaient comblés et, serrant les lèvres ou plissant les yeux, faisaient les modestes s'il leur poussait des ongles assez longs, et d'autres qui te jouaient le même jeu, s'ils te montraient des cals dans leurs paumes. Et j'ai connu ceux-là qui se jugeaient selon leur poids d'or dans leurs caves, ce qui te semble avarice sordide, tant que tu n'as point découvert des autres qu'ils éprouvent les mêmes sentiments d'orgueil et se jugent avec une complaisance satisfaite s'ils ont roulé des pierres inutiles sur la montagne.
Mais il m'est apparu avec évidence que je me trompais dans ma tentative car il n'est point de déduction pour passer d'un étage à l'autre et ma démarche était aussi absurde que celle du bavard qui, d'admirer avec toi la statue, te prétend expliquer par la ligne du nez ou la dimension de l'oreille, l'objet de ce charroi qui par exemple était mélancolie d'un soir de fête, et ne réside ici que comme capture, laquelle n'est jamais de l'essence des matériaux.
Il m'est également apparu que mon erreur résidait en ce que je cherchais à expliquer l'arbre par les sucs minéraux, le silence par les pierres, la mélancolie par les lignes et la qualité d'âme par le cérémonial, renversant ainsi l'ordre naturel de la création, alors qu'il m'eût fallu chercher à éclairer l'ascension des minéraux par la genèse de l'arbre, l'ordonnance des pierres par le goût du silence, la structure des lignes par le règne sur elles de la mélancolie, et le cérémonial par la qualité d'âme qui est une et ne saurait se définir avec des mots, puisque précisément pour la saisir, la régir et la perpétuer tu en es venu à m'offrir ce piège, lequel est tel cérémonial et non un autre.
Et certes j'ai chassé le jaguar dans ma jeunesse. Et j'ai usé de fosses à jaguar, meublées d'un agneau, hérissées de pieux et couvertes d'herbe. Et quand à l'aube je m'en venais les visiter j'y trouvais le corps du jaguar. Et si tu connais les mœurs du jaguar tu inventeras la fosse à jaguar avec ses pieux, son agneau et son herbe. Mais si je te prie d'étudier la fosse à jaguar, et que tu ne saches rien du jaguar, tu ne sauras point me l'inventer.
C'est pourquoi je t'ai dit du géomètre véritable mon ami, qu'il est celui-là qui sent le jaguar et invente la fosse. Malgré qu'il ne l'ait jamais vu. Et les commentateurs du géomètre ont bien compris, puisque le jaguar a été montré, ayant été pris, mais eux te considèrent le monde avec ces pieux, ces agneaux, ces herbes et autres éléments de sa construction, et ils espèrent par leur logique en dégager des vérités. Mais elles ne leur viennent point. Et ils demeurent stériles jusqu'au jour où se présente celui-là qui sent le jaguar sans l'avoir pu connaître encore, et de le sentir le capture, et te le montre, ayant ainsi mystérieusement emprunté, afin de te conduire à lui, un chemin qui fut semblable à un retour.
Et mon père fut géomètre qui fonda son cérémonial pour capturer l'homme. Et ceux qui ailleurs comme autrefois fondèrent d'autres cérémonials et capturèrent d'autres hommes. Mais sont venus les temps de la stupidité des logiciens, des historiens et des critiques. Et ils te regardent ton cérémonial, et n'en déduisent point l'image de l'homme, puisqu'il n'en peut être déduit, et au nom du vent de paroles qu'ils nomment raison, ils te dispersent au gré des libertés les éléments du piège, te ruinent ton cérémonial, et te laissent fuir la capture.
CXLVIII
Mais j'ai su découvrir les digues qui me fondaient un homme, au hasard de mes promenades dans une campagne étrangère. J'avais emprunté au pas lent de mon cheval un chemin qui liait un village à l'autre. Il eût pu franchir droit la plaine, mais il épousa les contours d'un champ et je perdis quelques instants à ce détour et pesait contre moi ce grand carré d'avoine, car mon instinct livré à lui-même m'eût mené droit, mais le poids d'un champ me faisait fléchir. Et m'usait dans ma vie l'existence d'un carré d'avoine, car des minutes lui furent consacrées, qui m'eussent servi pour autre chose. Et me colonisait ce champ car je consentais au détour, et alors que j'eusse pu jeter mon cheval dans les avoines, je le respectai comme un temple. Puis ma route me conduisit le long d'un domaine clos de murs. Et elle respecta le domaine et s'infléchit en courbe lente à cause de saillies et de retraits du mur de pierre. Et je voyais, derrière le mur, des arbres plus serrés que ceux des oasis de chez nous et quelque étang d'eau douce qui miroitait derrière les branches. Et je n'entendais que le silence. Puis je passai le long d'un portail sous le feuillage. Et ma route ici se divisait, dont une branche servait ce domaine. Et peu à peu au cours du lent pèlerinage, tandis que mon cheval boitait dans les ornières, ou tirait les rênes pour brouter l'herbe rase le long des murs, me vint le sentiment que mon chemin dans ses inflexions subtiles et ses respects et ses loisirs, et son temps perdu comme par l'effet de quelque rite ou d'une antichambre de roi, dessinait le visage d'un prince, et que tous ceux qui l'empruntaient, secoués par leurs carrioles ou balancés par leurs ânes lents, étaient, sans le savoir, exercés à l'amour.