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CXLIX

Mon pre disait:

Ils se croient enrichis d'augmenter leur vocabulaire. Et certes je puis bien user d'un mot de plus et qui signifierait pour moi soleil d'octobre par opposition un autre soleil. Mais je ne vois point ce que j'y gagne. Je dcouvre au contraire que j'y perds l'expression de cette dpendance qui me relie octobre et les fruits d'octobre et sa fracheur ce soleil qui n'en vient plus si bien bout, car il s'y est dj us. Rares sont les mots qui me font gagner quelque chose en exprimant d'emble un systme de dpendances dont je me servirai ailleurs, comme jalousie. Car jalousie me permettra d'identifier, sans avoir te dvider tout le systme de dpendances, ceci qu' cela je comparerai. Ainsi je te dirai: La soif est jalousie de l'eau. Car ceux que j'en ai vus mourir, s'ils m'ont paru supplicis ce ne fut point par une maladie, non plus abominable en soi-mme que la peste, laquelle t'abrutit et tire de toi de modestes gmissements. Mais l'eau te fait hurler car tu la dsires. Et tu vois en songe les autres qui boivent. Et tu te trouves exactement trahi par l'eau qui coule ailleurs. Ainsi de cette femme qui sourit ton ennemi. Et ta souffrance n'est point de maladie mais de religion, d'amour, et d'images, lesquelles sont sur toi autrement efficaces. Car tu vis selon un empire qui n'est point des choses mais du sens des choses.

Mais soleil d'octobre me sera d'un faible secours parce que trop particulier.

Par contre je t'augmenterai si je t'exerce des dmarches qui te permettent, en usant de mots qui sont les mmes, de construire des piges diffrents, et bons pour toutes les captures. Ainsi des nuds d'une corde, si tu peux en tirer ceux qui seront bons pour les renards ou pour soutenir tes voiles en mer et prendre le vent. Mais le jeu de mes incidentes et les inflexions de mes verbes, et le souffle de mes priodes et l'action sur les complments, et les chos et les retours, toute cette danse que tu danseras et qui, une fois danse, aura charri en l'autre ce que tu prtendais transmettre, ou saisi dans ton livre ce que tu prtendais saisir.

Prendre conscience, disait ailleurs mon pre, c'est d'abord acqurir un style.

Prendre conscience, affirmait-il encore, ce n'est point recevoir le bazar d'ides qui ira dormir. Peu m'importent tes connaissances car elles ne te servent de rien sinon comme objets et comme moyens dans ton mtier qui est de me construire un pont, ou de m'extraire l'or, ou de me renseigner si j'en ai besoin sur la distance des capitales. Mais ce formulaire n'est point l'homme. Prendre conscience, ce n'est point non plus augmenter ton vocabulaire. Car son accroissement n'a d'autre objet que de te permettre d'aller plus loin en me comparant maintenant tes jalousies, mais c'est la qualit de ton style qui garantira seule la qualit de tes dmarches. Sinon je n'ai que faire de ces rsums de ta pense. Je prfre entendre soleil d'octobre qui m'est plus sensible que ton mot nouveau, et me parle aux yeux et au cur. Tes pierres sont des pierres, puis assembles, des colonnes, puis une fois assembles les colonnes, des cathdrales. Mais je ne t'ai offert ces ensembles de plus en plus vastes qu' cause du gnie de mon architecte, lequel les prfrait pour les oprations de plus en plus vastes de son style, c'est--dire de l'expansion de ses lignes de force dans les pierres. Et dans la phrase aussi tu me fais une opration. Et c'est elle d'abord qui compte.

Prends-moi ce sauvage, disait mon pre. Tu peux lui augmenter son vocabulaire et il se changera en intarissable bavard. Tu peux lui emplir le cerveau de la totalit de tes connaissances, et ce bavard se fera clinquant et prtentieux. Et tu ne pourras plus l'arrter. Et il s'enivrera de verbiage creux. Et toi, aveugle, tu te diras: Comment se peut-il faire que ma culture loin de l'lever ait abtardi ce sauvage et en ait tir non le sage que j'en esprais, mais un dtritus dont je n'ai que faire? Combien maintenant je reconnais qu'il tait grand et noble et pur dans l'ignorance!

Car il n'tait qu'un cadeau lui faire, et que de plus en plus tu oublies et ngliges. Et c'tait l'usage d'un style. Car au lieu de jouer avec les objets de ses connaissances comme avec des ballons de couleur, de s'amuser du son qu'ils rendent, et de s'enivrer de sa jonglerie, le voil tout coup qui, usant peut-tre de moins d'objets, va s'orienter vers ces dmarches de l'esprit qui sont ascension de l'homme. Et voici qu'il te deviendra rserv et silencieux comme l'enfant qui ayant de toi reu un jouet en a d'abord tir du bruit. Mais voici que tu lui enseignes qu'il en peut tirer des assemblages. Tu le vois alors se faire pensif et se taire. S'enfermer dans son coin de chambre, plisser le front, et commencer de natre l'tat d'homme.

Enseigne donc d'abord ta brute la grammaire et l'usage des verbes. Et des complments. Apprends-lui agir avant de lui confier sur quoi agir. Et ceux-l qui font trop de bruit, remuent, comme tu dis, trop d'ides, et te fatiguent, tu les observeras qui dcouvriront le silence.

Lequel est seul signe de la qualit.

CL

Ainsi la vrit quand elle se fait mon usage.

Et tu t'tonnes. Mais tu ne t'tonnes point, que je sache, quand l'eau que tu bois, le pain que tu manges, se font lumire des yeux, ni quand le soleil se fait branchage, et fruit et graines. Et certes tu ne retrouveras rien dans le fruit qui ressemble au soleil ou simplement rien du cdre qui ressemble la semence de cdre.

Car n de lui ne signifie point qu'il lui ressemble.

Ou plutt je dis ressemblance quelque chose qui n'est ni pour tes yeux ni pour ton intelligence, mais pour ton seul esprit. Et c'est ce que je signifie lorsque j'exprime que la cration ressemble Dieu, le fruit au soleil, le pome l'objet du pome et l'homme que j'ai tir de toi au crmonial de l'empire.

Et ceci est trs important car faute de reconnatre par les yeux une filiation qui n'a de sens que pour l'esprit, tu refuses les conditions de ta grandeur. Tu es semblable l'arbre qui, de ne point retrouver les signes du soleil dans le fruit, refuserait le soleil. Ou plutt comme le professeur qui, de ne point retrouver dans l'uvre le mouvement informulable dont elle est issue, l'tudi, dcouvre son plan, dgage s'il ne peut y trouver des lois internes, et te fabrique ensuite une uvre qui les applique, et te fait fuir pour ne la point entendre.

C'est ici que la bergre ou le menuisier ou le mendiant a plus de gnie que tous les logiciens, historiens et critiques de mon empire. Car il leur dplat que leur chemin creux perde ses contours. Pourquoi? leur demandes-tu. Parce qu'ils l'aiment. Et cet amour est la voie mystrieuse par o ils en sont allaits. Il faut bien, puisqu'ils l'aiment, qu'ils en reoivent quelque chose. Peu importe si tu le sais formuler. Il n'est que des logiciens, des historiens et des critiques de n'accepter du monde que ce dont ils savent faire des phrases. Car je pense, moi, que toi, petit d'homme, tu commences seulement d'apprendre un langage et ttonnes et t'y exerces et ne saisis encore qu'une mince pellicule du monde. Car il est lourd transporter.