Mais ceux-l ne savent croire qu'en le maigre contenu de leur petit bazar d'ides.
Si tu refuses mon temple, mon crmonial et mon humble chemin de campagne cause que tu ne sais m'noncer l'objet ni le sens du charroi, je t'enfoncerai le nez dans ta propre crasse. Car l o il n'est point de mots dont tu me puisses tonner par leur bruit, ou d'images proposes que tu me puisses agiter comme des preuves palpables, tu acceptes pourtant de recevoir une visite dont tu ne sais dire le nom. As-tu jamais cout la musique? Pourquoi l'coutes-tu?
Tu acceptes communment comme belle la crmonie du coucher du soleil sur la mer. Veux-tu me dire pourquoi?
Et moi je dis que si tu as chevauch ton ne le long du chemin de campagne dont je t'ai parl, te voil chang. Et peu m'importe que tu ne saches encore me dire pourquoi.
Et c'est pourquoi tous les rites, tous les sacrifices, tous les crmonials, tous les chemins ne sont pas galement bons. Il en est de mauvais comme de musiques vulgaires. Mais je ne sais les dpartager par la raison. Je n'en veux qu'un signe qui est toi.
Si je veux juger le chemin, le crmonial ou le pome, je regarde l'homme qui en vient. Ou bien j'coute battre son cur.
CLI
C'est comme si les forgeurs de clous et scieurs de planches, prtextant que le navire est assemblage de planches l'aide de clous, me prtendaient prsider sa construction et son gouvernement sur la mer.
L'erreur tant toujours la mme et consistant en erreur dans la dmarche. Ce n'est point le navire qui nat de la forge des clous et du sciage des planches. C'est la forge des clous et le sciage des planches qui naissent de la pente vers la mer et croissance du navire. Le navire devient travers eux et les draine comme le cdre draine la rocaille.
Les scieurs de planches et forgeurs de clous doivent regarder vers les planches et les clous. Ils doivent connatre les planches et les clous. L'amour du navire dans leur langage doit devenir amour des planches et des clous. Et je n'irai point les interroger sur le navire.
Ainsi de ceux-l que j'ai chargs de me percevoir les impts. Je n'irai point les interroger sur les dmarches d'une civilisation. Qu'ils m'obissent sagement.
Car si j'invente un voilier plus rapide et change la forme des planches et la longueur des clous, voil mes techniciens qui murmurent et se rvoltent. Je dtruis selon eux l'essence du navire, lequel avant tout reposait sur leurs planches et sur leurs clous.
Mais il reposait sur mon dsir.
Et ceux-l, si je change quelque chose aux finances et donc la rcolte des impts, les voil qui murmurent et se rvoltent car je ruine l'empire qui reposait sur leur routine.
Tous, qu'ils se taisent.
Mais en revanche, je les respecterai. Je n'irai point, une fois le dieu descendu jusqu' eux, les conseiller dans la forge des clous ou le sciage des planches. Je n'en veux rien connatre. Le btisseur de cathdrales, d'chelon en chelon, anime le sculpteur de lui verser son enthousiasme. Mais il ne se mle point de l'aller conseiller sur le mode d'un certain sourire. Car il s'agit l d'utopie et de construction du monde l'envers. S'occuper des clous, c'est inventer un monde futur. Ce qui est absurde. Ou soumettre la discipline ce qui n'est point du ressort de la discipline. C'est l que se montre l'ordre du professeur qui n'est point l'ordre de la vie. Viendra son heure le temps des planches et des clous. Car si je m'en occupe avant leur chelon je me fatigue sur un monde qui ne natra point. Car la forme des clous et des planches se dgagera de leur usure contre les ralits de la vie, lesquelles se montreront seules aux forgeurs de clous et scieurs de planches.
Et plus ma contrainte sera puissante, laquelle est pente vers la mer donne aux hommes, moins ma tyrannie se montrera. Car il n'est point de tyrannie dans l'arbre. La tyrannie se montre si tu veux, l'aide des sucs, construire l'arbre. Non si l'arbre draine les sucs.
Je te l'ai toujours dit: Fonder l'avenir, c'est d'abord et exclusivement penser le prsent. De mme que crer le navire c'est exclusivement fonder la pente vers la mer.
Car il n'est point et jamais de langage logique pour passer des matriaux ce qui compte pour toi et domine les matriaux, comme pour expliquer l'empire partir des arbres, des montagnes, des villes, des fleuves et des hommes, ou la mlancolie de ton visage de marbre partir des lignes et des volumes respectifs du nez, du menton et des oreilles, ou le recueillement de ta cathdrale partir des pierres, ou le domaine partir des lments du domaine, ou plus simplement l'arbre partir des sucs minraux. (Et la tyrannie te vient de ce que prtendant raliser une opration impossible tu t'irrites contre tes checs, les reproches aux autres, et te fais cruel.)
Il n'est point de langage logique car il n'est point non plus de filiation logique. Tu ne fais point natre l'arbre partir des sucs minraux, mais de la graine.
La seule dmarche qui ait un sens, mais qui n'est point exprimable par les mots car elle est de cration pure ou de retentissement, est celle qui te fait passer de Dieu aux objets qui ont reu de Lui un sens, une couleur et un mouvement. Car l'empire te charge d'un pouvoir secret les arbres, montagnes, fleuves, troupeaux et ravins et demeures de l'empire. La ferveur du sculpteur charge d'un pouvoir secret la glaise ou le marbre, la cathdrale donne leur sens aux pierres et en fait rservoirs de silence, et l'arbre draine les sucs minraux pour les tablir dans la lumire.
Et je connais deux sortes d'hommes qui me parlent d'un empire neuf fonder. Celui-l qui est logicien et construit par l'intelligence. Et je dis son acte utopie. Et il ne natra rien car il n'est rien en lui. Ainsi de ce visage ptri par le professeur de sculpture. Car si le crateur peut tre intelligent, la cration n'est point faite de l'intelligence. Et cet homme-l ncessairement se changera en tyran strile.
Et l'autre qu'anim une vidence forte laquelle il ne saurait donner un nom. Et celui-l peut tre comme le berger ou le charpentier sans intelligence, car la cration n'est point faite de l'intelligence. Et il te malaxe sa glaise sans bien connatre ce qu'il en tirera. Il n'est point satisfait: il donne un coup de pouce gauche. Puis un coup de pouce vers le bas. Et son visage de plus en plus satisfait quelque chose qui n'a point de nom mais pse en lui. Son visage de plus en plus ressemble quelque chose qui n'est point un visage. Et je ne sais mme pas ce que signifie ici ressembler. Et voici que ce visage ptri qui a reu une ressemblance informulable est dou du pouvoir de charrier en toi ce qui animait le sculpteur. Et tu es nou comme il le fut.
Car celui-ci n'a point agi par l'intelligence mais par l'esprit. Et c'est pourquoi je te dirai que l'esprit mne le monde et non l'intelligence.
CLII
Voici donc que je t'ai dit: S'il ne s'agit point d'esclaves aveugles, toutes les opinions sont dans tous les hommes. Non que les hommes soient versatiles mais parce que leur vrit intrieure est vrit qui ne trouve point dans les mots vtement sa mesure. Et il te faut un peu de ceci, un peu de cela
Car toi tu as simplifi avec la libert et la contrainte. Et tu oscilles de l'un l'autre car la vrit n'est ni dans chacun ni entre les deux mais au-dehors des deux. Mais par quel hasard pourrais-tu faire tenir en un seul mot ta vrit intrieure? Ce sont comme des botes maigres. Et en quel nom ce qui t'est ncessaire pour grandir pourrait-il tenir dans une bote maigre?