Mais pour que tu sois libre de la libert du chanteur qui improvise sur l'instrument cordes, ne faut-il pas que je t'exerce d'abord les doigts et t'enseigne l'art du chanteur? Ce qui est guerre, contrainte et endurance.
Et pour que tu sois libre de la libert du montagnard, ne faut-il pas que tu aies exerc tes muscles, ce qui est guerre, contrainte et endurance?
Et pour que tu sois libre de la libert du pote, ne faut-il pas que tu aies exerc ton cerveau et forg ton style, ce qui est guerre, contrainte et endurance?
Ne te souviens-tu point de ce que les conditions du bonheur ne sont jamais recherche du bonheur? Tu t'assirais, ne sachant o courir. Le bonheur, quand tu as cr, t'est accord comme rcompense. Et les conditions du bonheur sont guerre, contrainte et endurance.
Ne te souviens-tu pas de ce que les conditions de la beaut ne sont jamais recherche de la beaut? Tu t'assirais, ne sachant o courir. La beaut, quand ton uvre est faite, lui est accorde pour ta rcompense. Et les conditions de la beaut sont guerre, contrainte et endurance.
Ainsi des conditions de ta libert. Elles ne sont pas cadeaux de la libert. Tu t'assirais, ne sachant o courir. La libert, quand on a de toi tir un homme, est rcompense de cet homme, lequel dispose d'un empire o s'exercer. Et les conditions de ta libert sont guerre, contrainte et endurance.
Je te dirai ainsi au risque de te scandaliser que les conditions de ta fraternit ne sont point ton galit, car elle est rcompense et l'galit se fait en Dieu. Ainsi de l'arbre qui est hirarchie, mais o vois-tu qu'une partie domine sur l'autre? Ainsi du temple qui est hirarchie. S'il repose sur son assise il se noue en sa clef de vote.
Et comment saurais-tu lequel des deux l'emporte sur l'autre? Qu'est-ce qu'un gnral sans arme? Qu'est-ce qu'une arme sans gnral? Une galit est galit dans l'empire et la fraternit leur est accorde comme rcompense. Car la fraternit n'est point le droit au tutoiement ni l'injure. Et moi je dis que ta fraternit est rcompense de ta hirarchie et du temple que vous btissez l'un par l'autre. Car je l'ai dcouvert dans les foyers o le pre tait respect et o le fils an protgeait le plus jeune. Et o le plus jeune se confiait l'an. Alors chaudes taient leurs soires, leurs ftes et leurs retours. Mais s'ils sont matriaux en vrac, si nul ne dpend plus de l'autre, si simplement ils se coudoient et se mlent comme des billes, o vois-tu leur fraternit? Que l'un d'eux meure, on le remplace car il n'tait point ncessaire. Je veux connatre o tu es et qui tu es pour t'aimer.
Et si je t'ai retir des flots de la mer je t'en aimerai mieux, responsable que je suis de ta vie. Ou si je t'ai veill et guri quand tu souffrais ou si te voil mon vieux serviteur qui m'a assist comme une lampe, ou le gardien de mes troupeaux. Et j'irai boire chez toi ton lait de chvre. Et je recevrai de toi et tu donneras. Et tu recevras et je donnerai. Mais je n'ai rien dire celui-l qui se proclame mon gal avec hargne et ne veut ni dpendre de moi en quelque chose ni que je dpende de lui. Je n'aime que celui-l dont la mort me serait dchirante.
CLIII
Cette nuit-l, dans le silence de mon amour, je voulus gravir la montagne pour, une fois de plus, observer la ville, l'ayant par mon ascension range
dans le silence et prive de ses mouvements mais j'ai fait halte mi-chemin, retenu que j'tais par ma piti, car des campagnes j'entendais monter des plaintes et je souhaitais de les comprendre.
Elles s'levaient du btail rang dans les tables. Et des btes des champs et des btes du ciel et des btes du bord des eaux. Car seules elles tmoignent dans la caravane de la vie, le vgtal n'ayant point de langage, et l'homme ayant dj, vivant demi la vie de l'esprit, commenc d'user du silence. Car celui-l que le cancer travaille, tu le vois se mordre les lvres et se taire, sa souffrance se changeant au-dessus du remue-mnage de la chair en arbre spirituel qui pousse ses branches et ses racines dans un empire qui n'est point des choses mais du sens des choses. C'est pourquoi t'angoisse plus fort la souffrance qui se tait que la souffrance qui crie. Celle qui se tait remplit la chambre. Remplit la ville. Et il n'est point de distance pour la fuir. La bien-aime qui souffre loin de toi, si tu l'aimes, te voil domin o que tu sois par sa souffrance.
Donc j'entendais les plaintes de la vie. Car la vie se perptuait dans les tables, dans les champs et au bord des eaux. Car meuglaient les gnisses en gsine dans les tables. Car j'entendais aussi les voix de l'amour monter de marcages ivres de leurs grenouilles. J'entendais aussi les voix du carnage car piaulait le coq de bruyre dont s'tait saisi le renard, blait la chvre que tu sacrifiais pour ton repas. Et il arrivait parfois qu'un fauve ft taire la contre d'un seul rugissement, s'y taillant d'un seul coup un empire de silence o toute vie suait de peur. Car les fauves se guident sur l'odeur aigre de l'angoisse, laquelle charge le vent. A peine avait-il rugi, toutes ses victimes brillaient pour lui comme un peuple de lumires.
Puis se dgelaient de leur stupeur les btes de la terre et du ciel et du bord des eaux, et reprenait la plainte de gsine, d'amour et de carnage.
Ah! me dis-je, ce sont l les bruits du charroi, car la vie se dlgue de gnration en gnration, et, de cette marche travers le temps, il en est comme du char pesant dont l'essieu crie
C'est alors qu'il me fut donn de comprendre enfin quelque chose de l'angoisse des hommes, car ils se dlguent eux aussi, migrant hors d'eux-mmes de gnration en gnration. Et jour et nuit se poursuivent inexorables, travers villes et campagnes, ces divisions comme d'un tissu de chair qui se dchire et se rpare, et je sentis en moi, comme j'eusse ressenti une blessure, le travail d'une mue lente et perptuelle.
Mais ces hommes, me disais-je, vivent non des choses mais du sens des choses et il faut bien qu'ils se dlguent les mots de passe.
C'est pourquoi je les vois, peine l'enfant leur est-il n, occups de le dbrouiller l'usage de leur langage, comme l'usage d'un code secret, car il est clef de leur trsor. Pour transporter en lui ce lot de merveilles, ils ouvrent en lui laborieusement les chemins du charroi. Car difficiles formuler et lourdes et subtiles sont les rcoltes qu'il s'agit de passer d'une gnration l'autre.
Certes est rayonnant ce village. Certes est pathtique cette maison du village. Mais la nouvelle gnration, si elle occupe des maisons dont elle ne sait rien sinon l'usage, que fera-t-elle dans ce dsert? Car de mme que pour leur permettre de tirer leur plaisir d'un instrument cordes il te faut tes hritiers enseigner l'art de la musique, de mme il te faut, pour qu'ils soient des hommes qui prouvent des sentiments d'homme, leur enseigner lire sous le disparate des choses les visages de ta maison, de ton domaine et de ton empire.
Faute de quoi la gnration nouvelle campera en barbare dans la ville qu'elle t'aura prise. Et quelle joie des barbares tireraient-ils de tes trsors? Ils ne savent point s'en servir, n'ayant point la clef de ton langage.
Pour ceux-l qui ont migr dans la mort, ce village tait comme une harpe avec la signification des murs, des arbres, des fontaines et des maisons. Et chaque arbre diffrent avec son histoire. Et chaque maison diffrente avec ses coutumes. Et chaque mur diffrent cause de ses secrets. Ainsi ta promenade tu l'as compose comme une musique, tirant le son que tu dsirais de chacun de tes pas. Mais le barbare qui campe ne sait point faire chanter ton village. Il s'y ennuie et, se heurtant l'interdiction de rien pntrer, il t'effondre tes murs et te disperse tes objets. Par vengeance contre l'instrument dont il ne sait point se servir, il y propage l'incendie qui le paie au moins d'un peu de lumire. Aprs quoi il se dcourage et il bille. Car il faut connatre ce que l'on brle pour que la lumire soit belle. Ainsi celle de ton cierge devant ton dieu. Mais la flamme mme de ta maison ne parlera point au barbare, n'tant point flamme d'un sacrifice.