Me hantait donc cette image d'une gnration installe en intruse dans la coquille de l'autre. Et m'apparaissaient essentiels les rites qui dans mon empire obligent l'homme dlguer ou recevoir son hritage. J'ai besoin d'habitants chez moi, non de campeurs, et qui ne viendraient de nulle part.
C'est pourquoi je t'imposerai comme essentielles les longues crmonies par lesquelles je recoudrai les dchirures de mon peuple afin que rien de son hritage ne soit perdu. Car l'arbre certes ne se proccupe point de ses graines. Quand le vent les arrache et les emporte, cela est bien. Car l'insecte certes ne se proccupe point de ses ufs. Le soleil les lvera. Tout ce que possdent ceux-l tient dans leur chair et se transmet avec la chair.
Mais que deviendras-tu si nul ne t'a pris par la main afin de te montrer les provisions d'un miel qui n'est point des choses mais du sens des choses? Visibles certes sont les caractres du livre. Mais je te dois supplicier pour te faire don de ces clefs du pome.
Ainsi des funrailles que je veux solennelles. Car il ne s'agit point de ranger un corps dans la terre. Mais de recueillir sans en rien perdre, comme d'une urne parce qu'elle s'est brise, le patrimoine dont ton mort fut dpositaire. Il est difficile de tout sauver. Les morts sont longs recueillir. Il te faut longtemps les pleurer et mditer leur existence et fter leur anniversaire. Il te faut bien des fois te retourner pour observer si tu n'oublies pas quelque chose.
Ainsi des mariages qui prparent les craquements de la naissance. Car la maison qui vous enferme devient cellier et grange et magasin. Qui peut dire ce qu'elle contient? Votre art d'aimer, votre art de rire, votre art de goter le pome, votre art de ciseler l'argent, votre art de pleurer et de rflchir, il vous faudra bien les ramasser pour dlguer votre tour. Votre amour je le veux navire pour cargaison qui doit franchir l'abme d'une gnration l'autre et non concubinage pour le partage vain de provisions vaines.
Ainsi des rites de la naissance car il s'agit l de cette dchirure qu'il importe de rparer.
C'est pourquoi j'exige des crmonies quand tu pouses, quand tu accouches, quand tu meurs, quand tu te spares, quand tu reviens, quand tu commences de btir, quand tu commences d'habiter, quand tu engranges tes moissons, quand tu inaugures tes vendanges, quand s'ouvrent la guerre ou la paix.
Et c'est pourquoi j'exige que tu duques tes enfants afin qu'ils te ressemblent. Car ce n'est point d'un adjudant de leur transmettre un hritage, lequel ne peut tenir dans son manuel. Si d'autres que toi le peuvent instruire de ton bagage de connaissances comme de ton petit bazar d'ides, il perdra s'il t'est retranch, tout ce qui n'est point nonable et ne tient pas dans le manuel.
Tu les btiras ton image de peur que plus tard ils ne tranent, sans joie, dans une partie qui leur sera campement vide, dont, faute d'en connatre les clefs, ils laisseront pourrir les trsors.
CLIV
M'pouvantaient les fonctionnaires de mon empire car ils se montraient optimistes:
Cela est bon ainsi, disaient-ils. La perfection est hors d'atteinte.
Certes est hors d'atteinte la perfection. Elle n'a d'autre sens que celui d'toile pour guider ta marche. Elle est direction et tendance vers. Mais la marche compte seule et il n'est point de provisions au sein desquelles tu te puisses asseoir. Car alors meurt le champ de force qui seul t'anime et te voil comme un cadavre.
Et si quelqu'un nglige l'toile c'est qu'il veut s'asseoir et dormir. Et o t'assois-tu? Et o dors-tu? Je ne connais point de lieu de repos. Car tel lieu s'il t'exalte c'est qu'il est un objet de ta victoire. Mais autre est le champ de bataille o tu respires cette victoire neuve, autre cette litire que tu en fais quand tu prtends en vivre.
A quelle uvre tmoin compares-tu la tienne pour t'en satisfaire?
Car tu t'tonnes du pouvoir de mes rites ou de mon chemin de campagne. Et t'tonnant tu es aveugle.
Observe le sculpteur, il porte en lui quelque chose d'innonable. Car n'est jamais nonable ce qui est de l'homme et non du squelette d'un homme pass. Et le sculpteur ptrit pour le transporter un visage de glaise.
Or donc tu cheminais et tu es pass devant son uvre et tu as regard ce visage peut-tre arrogant ou peut-tre mlancolique, puis tu as continu ton chemin. Et voici que tu n'tais plus le mme. Faiblement converti, mais converti, c'est--dire tourn et pench dans une nouvelle direction, pour un temps court peut-tre, mais pour un temps.
Un homme donc prouvait un sentiment informula-ble: il a donn quelques coups de pouce dans la glaise. Il a plac sa glaise sur ton chemin. Et te voil charg, si tu empruntes cette route, du mme sentiment informu-lable.
Et cela mme s'il s'est coul cent mille annes entre son geste et ton passage.
CLVI
Il s'leva un vent de sable qui charria vers nous des dbris d'oasis lointaine, et le campement fut combl d'oiseaux. Il en tait sous chaque tente qui partagrent notre vie, non farouches et cherchant aisment notre paule, cependant, faute de nourriture, ils prissaient chaque jour par milliers, bientt secs et craquants comme une corce de bois mort. Comme ils empestaient l'air je les fis rcolter. On en emplit de grandes corbeilles. Et l'on versa cette poussire la mer.
Quand nous connmes pour la premire fois la soif, nous assistmes, l'heure des chaleurs du soleil, l'dification d'un mirage. La ville gomtrique se refltait, pure de lignes, dans les eaux calmes. Un homme devint fou, poussa un cri, et, dans la direction de la ville se prit courir. Comme le cri du canard sauvage qui migr retentit dans tous les canards, je compris que le cri de l'homme avait branl les autres hommes. Ils taient prts, la suite de l'inspir, de basculer vers ce mirage et le nant. Une carabine bien ajuste le culbuta. Et il ne fut plus qu'un cadavre, lequel enfin nous rassura.
L'un de mes soldats pleurait.
Qu'as-tu? lui dis-je.
Je croyais qu'il pleurait le mort.
Mais il avait dcouvert ses pieds une de mes corces craquantes et il pleurait un ciel dshabill de ses oiseaux.
Lorsque le ciel perd son duvet, me dit-il, il y a menace pour la chair de l'homme.
Nous remontmes l'ouvrier des entrailles du puits, il s'vanouit, mais il nous avait pu signifier que le puits tait sec. Car il est des mares souterraines d'eau douce. Et l'eau, quelques annes durant, va penchant vers les puits du Nord. Lesquels redeviennent sources de sang. Mais ce puits nous tenait comme un clou dans une aile.
Tous songeaient aux grandes corbeilles pleines d'corce de bois mort.
Nous rallimes cependant le puits d'El Bahr le lendemain soir.
Je convoquai les guides, la nuit venue:
Vous nous avez tromps sur l'tat des puits. El Bahr est vide. Que ferai-je de vous?
Luisaient d'admirables toiles au fond d'une nuit amre la fois et splendide. Nous disposions de diamants pour notre nourriture.
Que ferai-je de vous? disais-je aux guides.
Mais vaine est la justice des hommes. N'tions-nous pas tous changs en ronces?
Le soleil mergea, dcoup par la brume de sable en forme de triangle. Ce fut comme un poinon pour notre chair. Des hommes churent, frapps au crne. Des fous se dclarrent en grand nombre. Mais il n'tait plus de mirages qui les sollicitassent de leurs cits limpides. Il n'tait plus ni mirage ni horizon pur, ni lignes stables. Le sable nous enveloppait d'une lumire tumultueuse de four briques.
Comme je levais la tte j'aperus travers les volutes le tison ple qui entretenait l'incendie. Le fer de Dieu, songeais-je, qui nous marque comme des btes.