Qu'as-tu? dis-je un homme qui titubait.
Je suis aveugle.
Je fis ventrer deux chameaux sur trois et nous bmes l'eau des viscres. Les survivants nous les chargemes de la totalit des outres vides et, gouvernant cette caravane, j'expdiai des hommes vers le puits d'El Ksour que l'on disait douteux.
Si El Ksour est tari, leur dis-je, vous mourrez l-bas aussi bien qu'ici.
Mais ils revinrent aprs deux journes sans vnements qui me cotrent le tiers de mes hommes.
Le puits d'El Ksour, tmoignrent-ils est une fentre sur la vie.
Nous bmes et rallimes El Ksour pour boire encore et refaire les provisions d'eau.
Le vent de sable s'apaisa et nous parvnmes El Ksour dans la nuit. Il tait l, autour du puits, quelques pineux. Mais au lieu de squelettes sans feuilles nous apermes d'abord des sphres d'encre emmanches sur des btons maigres. Nous ne comprmes point d'abord la vision, mais quand nous fmes proximit de ces arbres ils firent, l'un aprs l'autre, comme explosion avec un grand bruit de colre. La migration de corbeaux qui les avaient choisis comme perchoirs les ayant dpouills d'un seul coup, comme une chair qui et clat autour de l'os. Leur vol tait si dense que malgr l'clatante pleine lune il nous tenait dans l'ombre. Car les corbeaux, loin de s'loigner, agitrent longtemps sur nos fronts leur tourbillon de cendre noire.
Nous en tumes trois mille car nous manquions de nourriture.
Ce fut une fte extraordinaire. Les hommes btirent des fours de sable qu'ils emplirent de bouse sche, laquelle brillait clair comme du foin. Et la graisse des corbeaux parfuma l'air. L'quipe de garde autour du puits manuvrait sans repos une corde de cent vingt mtres qui accouchait la terre de toutes nos vies. Une autre quipe distribuait l'eau travers le camp comme elle l'et fait pour des orangers dans la scheresse.
J'allais ainsi, de mes pas lents, regardant revivre les hommes. Puis je m'loignais d'eux, et, une fois rentr dans ma solitude, j'adressai Dieu cette prire:
J'ai vu, Seigneur, au cours d'une mme journe, la chair de mon arme s'asscher puis revivre. Elle tait dj semblable une corce de bois mort, or la voici dispose et efficace. Nos muscles rafrachis nous porteront o nous voudrons. Et cependant il s'en est fallu d'une heure de soleil et nous tions effacs de la terre, nous et la trace de nos pas.
J'ai entendu rire et chanter. L'arme que j'emporte avec moi est cargaison de souvenirs. Elle est clef d'existences lointaines. Repose sur elle des esprances, des souffrances, des dsespoirs et des joies. Elle n'est point autonome mais mille fois lie. Et cependant il s'en est fallu d'une heure de soleil et nous tions effacs de la terre, nous et la trace de nos pas.
Je les mne vers l'oasis conqurir. Ils seront semence pour la terre barbare. Ils apporteront nos coutumes des peuples qui les ignorent. Ces hommes qui mangent et boivent et ne vivent ce soir que d'une vie lmentaire, peine se seront-ils montrs dans les plaines fertiles, que tout y changera non seulement des coutumes et du langage, mais de l'architecture des remparts et du style des temples. Ils sont lourds d'un pouvoir qui agira le long des sicles. Et cependant il s'en est fallu d'une heure de soleil et nous tions effacs de la terre, nous et la trace de nos pas.
Ils ne le savent point. Ils avaient soif, ils sont satisfaits pour leur ventre. Cependant l'eau du puits d'El Ksour sauve des pomes et des villes et de grands jardins suspendus car il tait de ma dcision d'en faire btir. L'eau du puits d'El Ksour change le monde. Et cependant une heure de soleil l'et pu tarir et nous et effacs de la terre, nous et la trace de nos pas.
Ceux qui en revinrent les premiers nous dirent: Le puits d'El Ksour est une fentre sur la vie. Tes anges taient prts de te rcolter mon arme dans leurs grandes corbeilles et de te la verser dans ton ternit comme une corce de bois mort. Nous les avons fuis par ce trou d'aiguille. Je ne sais plus m'y reconnatre. Dsormais si je considre un simple champ d'orge sous le soleil, en quilibre entre la boue et la lumire et capable de nourrir un homme, j'y verrai vhicule ou passage secret, quoique ignorant ce dont il est le charroi ou le chemin. J'ai vu sortir des villes, des temples, des remparts et de grands jardins suspendus du puits d'El Ksour.
Mes hommes boivent et songent leur ventre. Il n'est rien en eux que plaisir du ventre. Ils sont masss autour du trou d'aiguille. Et il n'est rien au fond du trou d'aiguille que clapotis d'une eau noire quand un rcipient la tourmente. Mais d'tre verse sur la graine sche et qui ne connat rien de soi sinon son plaisir de l'eau, elle rveille un pouvoir ignor qui est de villes, de temples, de remparts et de grands jardins suspendus.
Je ne sais plus m'y reconnatre si Tu n'es clef de vote et commune mesure et signification des uns et des autres. Le champ d'orge et le puits d'El Ksour et mon arme, je n'y dcouvre que matriaux en vrac, s'il n'est point Ta prsence au travers qui me permette d'y dchiffrer quelque ville crnele qui se btit sous les toiles.
CLVII
Nous fmes bientt en vue de la ville. Mais nous n'en dcouvrmes rien, sinon des remparts rouges d'une hauteur inusite et qui tournaient vers le dsert une sorte d'envers ddaigneux, dpouills qu'ils taient d'ornements, de saillies, de crneaux, et conus de toute vidence pour n'tre point observs du dehors.
Quand tu regardes une ville elle te regarde. Elle dresse contre toi ses tours. Elle t'observe de derrire ses crneaux. Elle te ferme ou t'ouvre ses portes. Ou bien elle dsire tre aime ou te sourire et tourne en ta direction les parures de son visage. Toujours quand nous prenions les villes il nous semblait, tant elles avaient bien t bties en vue du visiteur, qu'elles se donnaient nous. Portes monumentales et avenues royales, que tu sois chemineau ou conqurant, tu es toujours reu en prince.
Mais le malaise s'empara de mes hommes quand les remparts, peu peu grandis par l'approche, nous parurent si visiblement nous tourner le dos dans un calme de falaise, comme s'il n'tait rien hors de la ville.
Nous usmes la premire journe en faire le tour, lentement, cherchant quelque brche, quelque dfaut, ou tout le moins quelque issue mure. Il n'en tait point. Nous cheminions porte de fusil mais aucune riposte ne rompait jamais le silence bien qu'il arrivt que quelques-uns de mes hommes dont le malaise allait s'aggravant tirassent eux-mmes des salves de dfi. Mais il en tait de cette cit derrire ses remparts comme du caman sous sa carapace qui ne daigne mme pas pour toi sortir d'un songe.
D'une minence lointaine qui, sans surplomber les remparts, permettait un regard rasant, nous observmes une verdure serre comme du cresson. Or, l'extrieur des remparts, on n'et point dcouvert un seul brin d'herbe. Il n'tait plus, l'infini, que sable et rocaille uss de soleil, tant les sources de l'oasis avaient t patiemment draines pour le seul usage intrieur. Ces remparts retenaient toute vgtation comme le casque une chevelure. Nous dambulions stupides quelques pas d'un paradis trop dense, d'une ruption d'arbres, d'oiseaux, de fleurs, trangle par la ceinture des remparts comme pour le basalte d'un cratre.
Quand les hommes eurent bien connu que le mur tait sans fissures, une part d'entre eux fut prise de peur. Car cette ville jamais, de mmoire d'homme, n'avait donc ni dlgu ni accueilli de caravane. Aucun voyageur n'avait apport avec son bagage l'infection de coutumes lointaines. Aucun marchand n'y avait introduit l'usage d'un objet ailleurs familier. Aucune fille capture au loin n'avait vers sa race dans la leur. Il semblait mes hommes palper l'corce d'un monstre informulable qui ne possdt rien en commun avec les peuples de la terre. Car les les les plus perdues, des naufrages de navires les ont une fois abtardies, et tu trouves toujours quelque chose pour tablir ta parent d'homme et forcer le sourire. Mais ce monstre, s'il se montrait, ne montrerait point de visage.