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Il en est d'autres parmi les hommes qui, bien au contraire, furent tourments par un amour informulable et singulier. Car tu es mu par celle-l seule qui est permanente et bien fonde, ni mtisse de pte dans sa chair, ni pourrie de langage dans sa religion ou ses coutumes, et qui ne sort point de cette lessive de peuples o tout s'est mlang et qui est glacier fondu en mare. Qu'elle tait belle, cette bien-aime si jalousement cultive, dans ses aromates et ses jardins et ses coutumes!

Mais les uns comme les autres et moi-mme, une fois le dsert franchi, nous butions sur l'impntrable. Car, qui s'oppose toi, t'ouvre le chemin de son cur, comme ton pe celui de sa chair et tu peux esprer le vaincre, l'aimer ou en mourir, mais que peux-tu contre qui t'ignore? Et c'est quand me vint ce tourment que prcisment nous dcouvrmes que tout autour du mur sourd et aveugle, le sable montrait une zone plus blanche d'tre trop riche en ossements qui sans doute tmoignaient du sort des dlgations lointaines, semblable qu'elle tait la frange d'cume o se rsout, le long d'une falaise, la houle que vague par vague dlgue la mer.

Mais comme, le soir venu, je considrais du seuil de ma tente ce monument impntrable qui durait au milieu de nous, je mditai et il me parut que bien plus que la ville prendre c'tait nous qui subissions un sige. Si tu incrustes une semence dure et ferme dans une terre fertile, ce n'est point ta terre qui, de l'entourer, assige ta semence. Car ta semence quand elle craquera, sa graine tablira son rgne sur ta terre. S'il est, par exemple, derrire les murs, me disais-je, tel ou tel instrument de musique ignor de nous et s'il en est tir des mlodies pres ou mlancoliques, et d'un got pour nous encore inconnu, l'exprience m'enseigne qu'une fois force cette rserve mystrieuse et rpandus mes hommes parmi ses biens je les retrouverai plus tard, dans les soires de mes campements s'exerant tirer de ces instruments peu usuels telle mlodie d'un got neuf pour leurs churs. Et leurs curs en seront changs.

Vainqueurs ou vaincus, me disais-je, comment saurai-je distinguer! Tu considres cet homme muet parmi la foule. Elle l'entoure et le presse et le force. S'il est contre vide elle l'crase. Mais s'il est d'un homme habit et construit l'intrieur, comme de la danseuse que je fis danser, et s'il parle, alors ayant parl il a dans ta foule pouss ses racines, nou ses piges, tabli son pouvoir et voil ta foule, s'il se met en marche, qui se met en marche derrire lui en multipliant sa puissance.

Il suffit que ce territoire abrite quelque part un seul sage bien protg par son silence, et devenu au cur de ses mditations, pour qu'il quilibre le poids de tes armes car il est semblable une graine. Et comment le distinguerais-tu pour le dcapiter? Il ne se montre que par son pouvoir et dans la seule mesure o son uvre est faite. Car il en est ainsi de la vie qui est toujours en quilibre avec le monde. Et tu ne peux lutter que contre le fou qui te propose des utopies mais non contre celui qui pense et construit le prsent puisque le prsent est tel qu'il le montre. Il en est ainsi de toute cration, car le crateur n'y apparat point. Si de la montagne o je t'ai conduit tu vois ainsi rsolus tes problmes, et non autrement, comment te dfendrais-tu contre moi? Il faut bien que tu sois quelque part.

Ainsi de ce barbare qui ayant crev des remparts et forc le palais royal fit irruption face la reine. Or la reine ne disposait d'aucun pouvoir, tous ses hommes d'armes tant morts.

Quand tu fais une erreur dans le jeu que tu jouais par simple got du jeu, te voil rouge, humili et dsireux de rparer ta faute. Cependant il n'est point de juge pour te fltrir sinon ce personnage que tel jeu dliait en toi et qui proteste. Et tu te gardes des faux pas dans la danse bien que ni l'autre danseur ni personne n'ait qualit pour te les reprocher. Ainsi pour te faire mon prisonnier je n'irai point te montrer ma puissance mais je te donnerai le got de ma danse. Et tu viendras o je voudrai.

C'est pourquoi la reine, se tournant vers le roi barbare quand il creva la porte et surgit en soudard la hache au poing et tout fumant de sa puissance, et plein d'un norme dsir d'tonner, car il tait vaniteux et vantard, eut un sourire triste, comme de dception secrte, et d'indulgence un peu use. Car rien ne l'tonnait sinon la perfection du silence. Et tout ce bruit, elle ne daignait point l'entendre, de mme que tu ignores les travaux grossiers des goutiers, bien que tu les acceptes comme ncessaires.

Dresser un animal, c'est l'enseigner agir dans la seule direction pour lui efficace. Quand tu veux sortir de chez toi tu fais le tour, sans y rflchir, par la porte. Quand ton chien veut gagner son os, il te fera les actes sollicits de lui car il a observ peu peu qu'ils taient chemin le plus court vers sa rcompense. Bien qu'en apparence ils n'aient point de rapport avec l'os. Cela se fonde sur l'instinct mme et non sur le raisonnement. Ainsi le danseur conduit la danseuse par des rgles du jeu qu'ils ignorent eux-mmes. Qui sont langage cach comme de toi ton cheval. Et tu ne saurais me dire exactement les mouvements qui te font obir de ton cheval.

Or la faiblesse du barbare tant qu'il voulait d'abord tonner la reine, son instinct lui enseigna vite qu'il n'tait qu'un chemin, tous les autres chemins la rendant plus lointaine, plus indulgente et plus due, et il commena de jouer du silence. Ainsi commenait-elle elle-mme de le changer sa faon, prfrant au bruit de la hache les rvrences silencieuses.

Ainsi me semblait-il qu' entourer ce ple qui nous forait de regarder vers lui, bien qu'il fermt les yeux dlibrment, nous lui faisions jouer un rle dangereux car il recevait de notre audience le pouvoir de rayonnement d'un monastre.

C'est pourquoi, ayant runi mes gnraux, je leur dis:

Je prendrai la ville par l'tonnement. Il importe que ceux de la ville nous interrogent sur quelque chose.

Mes gnraux assagis par l'exprience et quoique n'ayant rien compris de mes paroles, firent divers bruits d'assentiment.

Je me souvenais galement d'une rplique qu'opposa mon pre certains, qui lui objectaient que les hommes, dans les grandes choses, ne cdaient qu' de grandes forces:

Certes, leur avait-il rpondu. Mais vous ne risquez point de vous contredire car vous dites qu'une force est grande quand elle fait cder les forts. Or voici un marchand vigoureux, arrogant et avare. Il transporte une fortune de diamants, lesquels sont cousus dans sa ceinture. Et voici un bossu chtif, pauvre et prudent qui n'est point connu du marchand, parle un autre langage que le sien, et souhaite cependant de s'attribuer les pierres. Tu ne vois point o loge la force dont il dispose?

Nous ne le voyons point, dirent les autres.

Cependant, poursuivit mon pre, le chtif ayant abord le gant l'invite, comme il fait chaud, partager son th. Et tu ne risques rien quand tu portes des pierres cousues dans ta ceinture partager le th d'un bossu chtif.

Certes, rien, dirent les autres.

Et cependant l'heure de la sparation, le bossu emporte les pierres, et le marchand crve de rage, musel jusque dans ses poings par la danse que l'autre lui a danse.

Quelle danse? firent les autres.

Celle de trois ds taills dans un os, rpondit mon pre.

Puis il leur expliqua:

Il y a que le jeu est plus fort que l'objet du jeu. Toi gnral, tu gouvernes dix mille soldats. Ce sont les soldats qui dtiennent les armes. Ils sont tous solidaires les uns des autres. Et cependant tu les envoies se jeter l'un l'autre en prison. Car tu ne vis point des choses mais du sens des choses. Quand le sens des diamants fut d'tre caution des ds ils coulrent dans la poche du bossu.

Les gnraux qui m'entouraient cependant s'enhardirent:

Mais comment les atteindrais-tu, ceux de la ville, s'ils refusent de t'couter?