Enfant chtif? O vois-tu qu'il le soit? Chtif comme le gnral qui mne une arme
Et moi j'ai bien compris, le regardant, et regardant les vieilles et les vieux et les plus jeunes, tout l'essaim d'abeilles autour de la reine, tous les mineurs autour du sillon d'or, tous les soldats autour du capitaine, que s'ils ne formaient qu'un ainsi, d'un tel pouvoir, c'est que les avait drains, comme la graine une matire disparate pour en faire arbres, tours et remparts, un sourire silencieux, pench et furtif qui les avait convoqus tous pour le combat. Il n'tait point de fragilit dans cette chair d'enfant si vulnrable puisqu'elle s'augmentait de cette colonie, tout naturellement, sans mme le connatre, par le seul effet de cet appel qui t'ordonne autour de toi toutes les rserves extrieures. Et une ville entire se fait serviteur de l'enfant. Ainsi des sels minraux appels par la graine, ordonns par la graine et qui deviennent, dans la dure corce, remparts du cdre. Qu'est-ce que la fragilit du germe s'il dtient le pouvoir d'assembler ses amis et de soumettre ses ennemis? Crois-tu aux apparences, aux poings de ce gant et la clameur qu'il peut produire? Cela est vrai dans l'instant mme. Mais tu oublies le temps. Le temps te construit des racines. Et le gant, tu ne vois point qu'il est dj comme garrott par une invisible structure. Et l'enfant faible, tu ne vois point qu'il marche la tte d'une arme. Dans l'instant mme le gant te l'craserait. Mais il ne l'crasera point. Car l'enfant n'est point une menace. Mais tu verras l'enfant poser son pied sur la tte du gant et d'un coup de talon te le dtruire.
CLIX
Toujours tu as vu ce qui est fort cras par ce qui est faible. Sans doute est-ce faux dans l'instant mme, d'o les illusions de ton langage. Car tu oublies le temps. Et certes l'enfant chtif, s'il suscite la colre du gant, le gant le pitinera. Mais ce n'est point du jeu ni du sens de l'enfant chtif de tirer cette colre du gant. Mais de n'en point tre remarqu. Ou d'en tre aim. Et dans l'adolescence peut-tre de l'aider afin que le gant ait besoin de lui. Puis vient l'ge des inventions et l'enfant grandi forge une arme. Ou bien tout simplement il dpasse l'autre en taille et en poids. Ou bien plus simplement encore l'enfant parle et il en draine mille autour de soi qu'il conduira sur le gant et qui lui feront lui comme une armure. Va-t'en le toucher travers!
Et le champ de bl, si j'y dcouvre une seule graine d'ivraie, je le connais dj comme vaincu. Et le tyran et ses soldats et ses gendarmes, s'il est quelque part dans son peuple un enfant comme celui d'Ibrahim qui commence de se dvelopper et de mrir l'image nouvelle qui ordonnera le monde comme un corset de fer (car je dcouvre prtes les lignes de force), je le vois dj dmantel et jet bas comme ces temples dont une seule graine est venue bout, car elle tait d'un arbre gant qui a droul ses racines avec la patience d'un qui se rveille et s'tire et lentement gonfle les muscles de son bras. Mais cette racine a fait basculer un contrefort, l'autre a jet bas un matre couple. Le tronc a crev la coupole en sa clef de vote, et la clef de vote s'est boule. Et l'arbre rgne dsormais sur des matriaux en vrac devenus poussire, dont il tire son suc pour se nourrir.
Mais cet arbre gant son tour je saurai l'abattre. Car le temple est devenu arbre. Mais l'arbre deviendra peuple de lianes. Il me suffit d'une graine aile au gr des vents.
Que montres-tu si le temps te droule? Certes est invisible en apparence cette cit dans son armure. Mais je sais lire. Et, de s'tre enferme dans ses provisions, c'est qu'elle a accept la mort. J'ai peur de ceux-l qui vont nus, remontant vers le nord de leur dsert sans forteresse. Dambulant presque sans armes. Mais graine non encore germe et qui ne connat point son propre pouvoir. Mon arme est issue de l'eau profonde du puits d'El Ksour. Nous sommes semences sauves par Dieu. Qui s'opposera nos dmarches? Me suffit de trouver la faille dans l'armure, pour faire craquer ce temple par le seul rveil de l'arbre enferm dans sa graine. Me suffit de connatre la danse danser pour que tu te fasses femelle du mle, ville dsormais domestique comme de la femme quand elle reste la maison. Te voil mienne comme un gteau de miel, cit trop sre de toi. Doivent dormir tes sentinelles. Car tu es dlabre de cur.
CLX
Ainsi donc, me disais-je, il n'est point de remparts. Ceux-l que je viens de btir, s'ils servent mon pouvoir c'est qu'ils sont effets de mon pouvoir. S'ils servent ma permanence c'est qu'ils sont effets de ma permanence. Mais tu ne dnommes point rempart la gaine du caman s'il est mort.
Et si tu entends une religion se plaindre des hommes qui ne se laissent point conqurir, tu n'as qu' rire. La religion doit absorber les hommes, non les hommes s'y soumettre. Tu ne reproches point la terre de ne point former un cdre.
Tu crois que ceux-l qui vont prchant une religion nouvelle, s'ils la distribuent dans le monde et y rangent les hommes c'est cause du bruit qu'ils font, de l'habilet de leurs boniments ou du luxe de leur tapage? Mais j'ai trop cout les hommes pour ne point comprendre le sens du langage. Et qu'il est de charrier de l'autre en toi quelque chose de fort qui est point de vue neuf et qui cherche de soi-mme s'alimenter. Il est des mots que tu jettes comme des graines, lesquelles ont pouvoir de drainer la terre et de l'organiser en cdre. Et certes tu eusses pu semer l'olivier et l'organiser en olivier. Et l'un ou l'autre prosprera, se multipliant de par soi-mme. Et certes dans le cdre grandissant tu entendras chanter le vent de plus en plus fort. Et si la race des hynes se multiplie tu entendras le cri des hynes de plus en plus remplir la nuit. M'iras-tu cependant dire que c'est le bruit du vent dans les feuilles du cdre qui y appelle les sucs de la terre, ou la magie du cri des hynes qui change en hyne la chair des gazelles sauvages? La chair des hynes se recrute dans la chair des gazelles, la chair du cdre se recrute dans les sucs de la rocaille. Les fidles de ta religion nouvelle se recrutent chez les infidles. Mais nul jamais n'est dtermin par le langage si le langage n'a point le pouvoir d'absorber.
Et tu absorbes quand tu exprimes. Et si je t'exprime tu es moi. Tu deviens en moi ncessairement. Car ton langage dsormais c'est moi. Et c'est pourquoi je dis du cdre qu'il est langage de la rocaille car elle se fait, travers lui, murmure des vents.
Mais qui, sinon moi, te propose un arbre o devenir?
Donc, chaque fois que j'assistais l'action d'un homme je ne cherchais point l'expliquer par le tintamarre de sa fanfare car tu peux aussi bien la har et la rejeter ni par l'action de ses gendarmes, car ils peuvent faire se survivre un peuple qui meurt mais non btir. Et je te l'ai dit des empires forts qui dcapitent les sentinelles endormies, de quoi tu dduis faussement que leur force est venue de leur rigueur. Car l'empire faible, s'il dcapite, l o toutes dorment, il n'est qu'un bouffon sanguinaire, mais l'empire fort emplit ses membres de sa force et ne tolre point le sommeil. L'action de l'homme, je ne cherchais mme point l'expliquer par les mots noncs ou les mobiles ou les arguments d'intelligence, mais par le pouvoir informulable de structures nouvelles et fertiles comme il en est de ce visage de pierre que tu as regard et qui te change.
CLXI
La nuit vint et je gravis la plus haute courbe de la contre pour regarder dormir la ville et s'teindre autour, dans l'obscurit universelle, les taches noires de mes campements dans le dsert. Et ceci afin de sonder les choses, connaissant la fois que mon arme tait pouvoir en marche, la ville pouvoir ferm comme d'une poudrire, et qu'au travers de cette image d'une arme serre autour de son ple, une autre image tait en marche, et en construction ses racines, dont je ne pouvais rien connatre encore, liant diffremment les mmes matriaux, et je cherchais lire dans la nuit les signes de cette gestation mystrieuse, non dans le but de la prvoir, mais afin de la gouverner, car tous, moins les sentinelles, ils sont alls dormir. Et reposent les armes. Mais voici que tu es navire dans le fleuve du temps. Et a pass sur toi cet clairage du matin, de midi et du soir comme l'heure de la couve, faisant quelque peu progresser les choses. Puis l'lan silencieux de la nuit aprs le coup de pouce du soleil. Nuit bien huile et livre aux songes car seuls se perptuent les travaux qui se font tout seuls, comme d'une chair qui se rpare, des sucs qui s'laborent, du pas de routine des sentinelles, nuit livre aux servantes car le matre est all dormir. Nuit pour la rparation des fautes, car leur effet en est report au jour. Et moi, la nuit, lorsque je suis vainqueur, je remets demain ma victoire.