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Nuit des grappes qui attendent la vendange, rserves par la nuit, nuit des moissons en sursis. Nuit des ennemis cerns dont je ne prendrai livraison qu'au jour. Nuit des jeux faits, mais le joueur est all dormir. Le marchand est all dormir, mais il a pass les consignes au veilleur de nuit qui fait les cent pas. Le gnral est all dormir mais il a pass les consignes aux sentinelles. Le chef de bord est all dormir mais il a pass la consigne l'homme de barre, et l'homme de barre ramne Orion qui se promne dans la mture l o il faut. Nuit des consignes bien donnes et des crations suspendues.

Mais nuit aussi o l'on peut tricher. O les maraudeurs s'emparent des fruits. O l'incendie s'empare des granges. O le tratre s'empare des citadelles. Nuit des grands cris qui retentissent. Nuit de l'cueil pour le navire. Nuit des visitations et des prodiges. Nuit des rveils de Dieu le voleur car celle-l que tu aimais tu peux bien l'attendre au rveil!

Nuit o l'on entend craquer les vertbres. Nuit dont j'ai toujours entendu craquer les vertbres comme de l'ange ignor que je sens pars dans mon peuple et qu'il s'agit un jour de dlivrer

Nuit des semences reues.

Nuit de la patience de Dieu.

CLXII

Et je t'ai retrouv avec tes illusions quand tu me parlais de ceux-l qui vivaient humblement sans rien demander, pratiquant leurs vertus familiales, clbrant simplement leurs ftes, levant pieusement leurs fils.

Certes, t'ai-je rpondu. Mais dis-moi quelles sont leurs vertus? Et quelles sont leurs ftes? Et quels sont leurs dieux? Les voil dj particuliers, comme tel arbre qui, sa faon, draine le sable et non la faon d'un autre. Sinon o les trouverais-tu?

Ils ne demandent, dis-tu, qu' vivre en paix certes. Cependant ils sont dj guerre; au nom mme de leur permanence, puisqu'ils exigent de durer contre tout ce qui est possible et en quoi ils pourraient se fondre. L'arbre aussi est guerre, dans sa graine

Cependant une fois acquise, leur me peut durer. Une fois fonde leur morale

Certes! Une fois rvolue l'histoire d'un peuple elle peut durer. Cette fiance que tu as connue est morte jeune. Elle souriait. Celle-l ne saurait plus vieillir, belle et souriante pour l'ternit Mais ta peuplade, ou bien elle conquiert le monde pour s'absorber ses ennemis, ou bien elle trempe dans les ferments mmes de sa destruction. Elle est mortelle d'tre vivante.

Mais toi tu souhaitais la dure de l'image, comme du souvenir de ta bien-aime.

Mais tu me reviens contredire:

Si la forme qui la rgit est maintenant devenue et tradition et religion et rites accepts, elle durera de transporter son code travers les gnrations. Et tu ne la connatras qu'heureuse avec cette lumire aux yeux de ses fils

Certes, lui dis-je, quand tu as fait tes provisions tu peux vivre un temps de ton miel. Qui a fait l'ascension de la montagne peut un temps vivre du paysage qui est ascension vaincue. Il se souvient des pierres escalades. Mais meurt bientt le souvenir. Alors le paysage lui-mme se vide.

Certes tes ftes te font refaire la cration de ton village ou de sa religion car elles sont souvenirs d'tapes et d'efforts et de sacrifices. Mais meurt peu peu leur pouvoir, car elles te prennent un got surann ou inutile. Tu te crois tel ncessairement. Ta peuplade heureuse se fait sdentaire et cesse de vivre. Si tu crois en le paysage tu demeures l et bientt t'ennuies et cesses d'tre.

L'essence de ta religion c'tait l'acte de l'acqurir. Tu as cru qu'elle tait cadeau. Mais d'un cadeau tu n'as bientt que faire et tu le relgues au grenier, en ayant us le pouvoir qui tait plaisir du cadeau et non objet dont disposer.

Je n'ai donc point d'espoir de repos?

L o servent les provisions. Dans la seule paix de la mort, quand Dieu engrange.

CLXIII

Car il est des saisons de la vie qui reviennent pour tous les hommes.

Tes amis se fatiguent de toi ncessairement. Ils s'en vont dans d'autres maisons se plaindre de toi. Quand ils se sont bien dtendus ils reviennent t'ayant pardonn et t'aiment de nouveau, de nouveau prts risquer leur vie pour ta vie.

Mais si tu apprends par un tiers, qui vient contretemps te rapporter ce qui ne t'tait point destin, ce qui fut satit de toi, et se situe donc hors de toi, cela fait que tu refuses ceux qui t'aiment, qui reviennent t'aimant de nouveau.

Or, si tu ne les avais pas une premire fois aims, tu serais heureux de cette conversion en ta faveur, tu l'eusses mme sollicite et tu leur ferais fte.

Et pourquoi ne veux-tu point qu'il y ait plusieurs saisons dans la vie d'un homme, alors que, dans la mme journe, il est en toi plusieurs saisons vis--vis de tes nourritures les plus agres, dsires, indiffrentes, objets de dgot selon l'apptit?

Et je n'ai pas le pouvoir d'user toujours du mme paysage.

CLXIV

Il est temps, en effet, que je t'instruise sur l'homme.

Il est dans les mers du Nord des glaces flottantes qui ont l'paisseur de montagnes, mais du massif n'merge qu'une crte minuscule dans la lumire du soleil. Le reste dort. Ainsi de l'homme dont tu n'as clair qu'une part misrable par la magie de ton langage. Car la sagesse des sicles a forg des clefs pour s'en saisir. Et des concepts pour l'clairer. Et de temps autre te vient celui-l qui amne ta conscience une part encore informule, l'aide d'une clef neuve, laquelle est un mot, comme jalousie dont je t'ai parl, et qui exprime d'emble un certain rseau de relations qui, de la ramener au dsir de la femme, t'claire la mort par la soif, et bien d'autres choses. Et tu me saisis dans mes dmarches alors que tu n'eusses su me dire pourquoi la soif me tourmentait plus que la peste. Mais la parole qui agit n'est point celle qui s'adresse la faible part claire mais qui exprime la part obscure encore et qui n'a point encore de langage. Et c'est pourquoi les peuples vont l o le langage des hommes enrichit la part nonable. Car tu l'ignores, l'objet de ton immense besoin de nourriture. Mais je te l'apporte et tu le manges. Et le logicien parle de folie car sa logique d'hier ne lui permet pas de comprendre.

Mon rempart c'est le pouvoir qui organise ces provisions souterraines et les amne la conscience. Car ils sont obscurs tes besoins et incohrents et contradictoires. Tu cherches la paix et la guerre, les rgles du jeu pour jouir du jeu et la libert pour jouir de toi-mme. L'opulence pour t'en satisfaire et le sacrifice pour t'y trouver. La conqute des provisions pour la conqute et la jouissance des provisions pour les provisions. La saintet pour la clart de ton esprit et les victoires de la chair pour le luxe de ton intelligence et de tes sens. La ferveur de ton foyer et la ferveur dans l'vasion. La charit l'gard des blessures, et la blessure de l'individu l'gard de l'homme. L'amour construit dans la fidlit impose, et la dcouverte de l'amour hors de la fidlit. L'galit dans la justice, et l'ingalit dans l'ascension. Mais tous ces besoins en vrac comme une rocaille disperse quel arbre fonderas-tu qui les absorbe et les ordonne et de toi tire un homme? Quelle basilique vas-tu btir qui use de ces pierres?