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Mon rempart c'est la graine d'abord que je te propose. Et la forme du tronc et des branches. D'autant plus durable l'arbre, qu'il organisera mieux les sucs de la terre. D'autant plus durable ton empire, qu'il absorbera mieux ce qui de toi se propose. Et vains sont les remparts de pierre quand ils ne sont plus qu'caills d'un mort.

CLXV

Ils trouvent les choses, disait mon pre, comme les porcs trouvent les truffes. Car il est des choses trouver. Mais elles ne te servent de rien car tu vis, toi, du sens des choses.

Mais ils ne trouvent pas le sens des choses parce qu'il n'est point trouver mais crer.

C'est pourquoi je te parle.

Que contiennent ces vnements? disait-on mon pre.

Ils contiennent, rpondait mon pre, le visage que j'en ptris.

Car toujours tu oublies le temps. Or le temps pendant lequel tu auras cru en quelque fausse nouvelle t'aura grandement dtermin, car elle sera travail de graine et croissance de branches. Et ensuite, mme si te voil dtromp, tu seras autrement devenu. Et si je t'affirme ceci ou cela tu en dcouvriras tous les signes, tous les recoupements, toutes les preuves. Ainsi de ta femme si je t'affirme qu'elle te trompe. Tu la dcouvriras coquette, ce qui est vrai. Et sortant toute heure, ce qui est vrai encore, mais dont tu ne t'tais pas aperu. Si ensuite je rpare mon mensonge, la structure cependant demeure. De mon mensonge il reste toujours quelque chose, car il est point de vue pour dcouvrir des vrits qui sont.

Et si je dis que les bossus charrient la peste, tu t'pouvanteras du nombre des bossus. Car tu ne les avais point remarqus. Et plus tu m'auras cru longtemps, mieux tu les auras dpists. Il reste ensuite que tu connaisses leur nombre. Et c'est ce que je voulais.

CLXVI

Moi, dit mon pre, je suis responsable de tous les actes de tous les hommes.

Cependant, lui dit-on, ceux-l se conduisent en lches et ceux-ci trahissent. O se logerait ta faute?

Si quelqu'un se conduit en lche, c'est moi. Et si quelqu'un trahit, c'est moi qui me trahis moi-mme.

Comment te trahirais-tu toi-mme?

J'accepte une image des vnements selon laquelle ils me desservent, dit mon pre. Et j'en suis responsable car je l'impose. Et elle devient la vrit. C'est donc la vrit de mon ennemi que je sers.

Et pourquoi serais-tu lche?

Je dis lche, rpondit mon pre, celui qui, ayant renonc se mouvoir, se dcouvre nu. Lche celui qui dit: Le fleuve m'entrane, car autrement, ayant des muscles, il nagera.

Et mon pre se rsuma:

Je dis lche et tratre quiconque se plaint des fautes d'autrui ou de la puissance de son ennemi.

Mais nul ne le comprenait.

Il est cependant des vidences dont nous ne sommes pas responsables

Non! dit mon pre.

Il prit l'un de ses convives et le poussa vers la fentre:

Quelle forme ce nuage dessine-t-il? L'autre observa longuement: Un lion couch, dit-il enfin.

Montre-le ceux-ci.

Et mon pre ayant divis en deux parts l'assemble poussa les premiers vers la fentre. Et tous virent le lion couch que leur fit reconnatre le premier tmoin en le traant du doigt.

Puis mon pre les rangea l'cart et poussant un autre vers la fentre:

Quelle forme ce nuage dessine-t-il?

L'autre observa longuement:

Un visage souriant, dit-il enfin.

Montre-le ceux-ci.

Et tous virent le visage souriant que leur fit reconnatre le second tmoin en le traant du doigt.

Puis mon pre entrana l'assemble loin des fentres.

Efforcez-vous de tomber d'accord sur l'image que figure le nuage, leur dit-il.

Mais ils s'injurirent sans profit, le visage souriant tant trop vident aux uns et le lion couch aux autres.

Les vnements, leur dit mon pre, n'ont galement de forme que la forme que le crateur leur accordera. Et toutes les formes sont vraies ensemble.

Nous le comprenons du nuage, lui objecta-t-on, mais non de la vie Car si se lve l'aube du combat et que ton arme soit mprisable en regard de la puissance de ton adversaire, il n'est point en ton pouvoir d'agir sur l'issue du combat.

Certes, dit mon pre. Comme le nuage s'tale dans l'espace, les vnements s'talent dans le temps. Si j'y veux ptrir mon visage j'ai besoin de temps. Je ne changerai rien de ce qui doit ce soir se conclure, mais l'arbre de demain sortira de ma graine. Et elle est aujourd'hui. Crer n'est point dcouvrir une ruse d'aujourd'hui que le hasard t'aurait cache pour ta victoire. Elle serait sans lendemain. Ni une drogue qui te masquera la maladie, car la cause en subsisterait. Crer, c'est rendre la victoire ou la gurison aussi ncessaires qu'une croissance d'arbre.

Mais ils ne comprenaient toujours pas:

La logique des vnements

C'est alors que mon pre les insulta dans sa colre:

Imbciles! leur dit-il. Btail chtr! Historiens, logiciens, et critiques, vous tes la vermine des morts et jamais ne saisirez rien de la vie.

Il se tourna vers le premier ministre:

Le roi, mon voisin, nous veut faire la guerre. Or nous ne sommes point prts. La cration n'est point de me ptrir dans la journe des armes qui n'existent pas. Ce n'est qu'enfantillage. Mais de me ptrir un roi, mon voisin, qui ait besoin de notre amour.

Mais il n'est point en mon pouvoir de le ptrir

Je connais une chanteuse, lui rpondit mon pre, qui je songerai si je me fatigue de toi. Elle nous chanta l'autre soir le dsespoir d'un soupirant fidle et pauvre qui n'ose avouer son amour. J'ai vu pleurer le gnral en chef. Or il est riche, craque d'orgueil, et viole les filles. Elle nous l'avait chang en dix minutes en cet ange de candeur dont il prouvait tous les scrupules et toutes les peines.

Je ne sais plus chanter, fit le premier ministre.

CLXVII

Car si tu polmiques tu te fais de l'homme une ide simpliste.

Ce peuple entoure son roi. Le roi le conduit vers un but que tu juges indigne de l'homme. Et tu polmiques contre le roi.

Mais beaucoup vivent du roi, qui sont de ton avis. Ils n'ont pas pens le roi sous ce jour car il est d'autres raisons d'aimer ou de tolrer le roi. Et voici que tu les dresses contre eux-mmes et contre le pain de leurs enfants.

Le tiers donc te suivra avec effort, reniant le roi, et connatra une mauvaise conscience, car il tait d'autres raisons d'aimer et de tolrer le roi, car aussi il tait du devoir de ceux-l de nourrir leurs enfants, et, entre deux devoirs, il n'est point de balance qui te mette en paix. Or si tu veux animer l'homme quand il s'embourbe dans le doute et ne sait plus agir, il convient de le dlivrer. Et le dlivrer c'est l'exprimer.

Et l'exprimer c'est lui dcouvrir ce langage qui est clef de vote de ses aspirations contradictoires. Dans les contradictions tu vas t'asseoir en attendant qu'elles passent et tu en meurs. Or si tu augmentes ces contradictions il s'ira coucher avec dgot.

Un autre tiers ne te suivra point. Mais tu l'obliges de se justifier ses propres yeux, car tes arguments ont port. Et tu l'obliges de construire des arguments aussi solides et qui ruinent les tiens. Il en est toujours, car la raison va o tu veux. L'esprit seul domine. Or maintenant qu'il s'est dfini, exprim, et renforc d'une carapace de preuves, tu ne pourras plus t'en saisir.

Quant au roi qui ne songeait que faiblement dresser son peuple contre toi, tu le contrains d'agir. Et le voil qui fait appel aux chantres, historiens, logiciens, professeurs, casuistes et commentateurs de son empire. Et on fabrique de toi une image bigle et cela est toujours possible. Et l'on dmontre ta bassesse et cela est toujours possible. Et le troisime tiers qui t'avait lu sans savoir se dterminer, lequel est plein de bonne volont, le voil qui trouve sa foi dans ce monument de logique que tu as impos de construire. Et ta biglerie le pousse vomir et il se range auprs de son roi. Rconfort enfin par ce pur visage d'une vrit.