Alors qu'il ne te fallait point lutter contre mais pour. Car l'homme n'est point simple comme tu croyais. Et le roi lui-mme est de ton avis.
CLXVIII
Tu dis: Celui-l qui est mon partisan, j'en puis user. Mais cet autre qui s'oppose moi, je le range par commodit dans l'autre camp et ne prtends point agir sur lui sauf par la guerre.
Ce en quoi faisant, tu durcis et forges ton adversaire.
Et moi je dis qu'ami et ennemi sont mots de ta fabrication. Et qui certes spcifient quelque chose, comme de te dfinir ce qui se passera si vous vous rencontrez sur un champ de bataille, mais un homme n'est point rgi par un seul mot et je connais des ennemis qui me sont plus proches que mes amis, d'autres qui me sont plus utiles, d'autres qui me respectent mieux. Et mes facults d'action sur l'homme ne sont point lies sa position verbale. Je dirai mme que j'agis mieux sur mon ennemi que sur mon ami, car celui-l qui marche dans la mme direction que moi m'offre moins d'occasions de rencontre et d'change que celui-l qui va contre moi, et ne laisse chapper ni un geste de moi, car il en dpend, ni une parole.
Mais certes ce n'est point le mme genre d'action que j'exercerai sur l'un ou sur l'autre, car mon pass je l'ai reu en hritage et n'ai point pouvoir d'y rien changer. Et si j'occupe cette contre orne d'un fleuve et d'une montagne, et que je sois amen y faire la guerre, absurde serait de dplorer la position de la montagne ou la direction du fleuve. Et de nul conqurant sain d'esprit tu n'as recueilli ces lamentations. Mais j'userai du fleuve comme d'un fleuve et de la montagne comme d'une montagne. Et peut-tre situe ici me servira-t-elle moins qu'elle ne m'et servi, situe ailleurs, de mme que cet adversaire, s'il est puissant, te favorisera certes moins qu'un alli. Mais autant regretter de n'tre point n une autre poque, ou comme chef d'un autre empire, ce qui est de la pourriture du rve. Mais tant donn ce qui est et dont je dois seul tenir compte, il reste que je dispose du mme pouvoir d'action sur mon adversaire que sur mon ami. Cette action dans un sens tant plus ou moins favorable, dans l'autre plus ou moins dfavorable. Mais s'il s'agit d'agir sur le levier d'une balance, c'est--dire de te manifester par une action, ou par une force, quivalentes sont les oprations qui consistent soit enlever un poids du plateau de droite, soit ajouter un poids au plateau de gauche.
Mais toi tu pars d'un point de vue moral qui n'a point affaire dans ton aventure et celui-l qui t'a vex, injuri ou trahi, tu le condamnes et le rejettes et l'obliges te vexer, injurier ou trahir plus gravement demain. Moi, celui-l mme qui m'a trahi, je m'en sers comme tratre, car il est pice d'un chiquier et dtermin, et je puis m'appuyer sur lui pour concevoir et organiser ma victoire. Car ma connaissance de mon adversaire n'est-elle point dj une arme? Et ma victoire, j'en userai ensuite pour le pendre.
CLXIX
Si ta femme tu adresses ce reproche:
Tu n'tais point l quand je t'attendais.
Elle te rpond:
Et comment aurais-je pu tre l alors que je me trouvais chez notre voisine?
Et il est vrai qu'elle se trouvait chez ta voisine.
Si au mdecin tu dis:
Pourquoi n'tais-tu pas l-bas o l'on tentait de rveiller l'enfant noy?
Il te rpond:
Comment aurais-je pu tre l puisque je soignais ailleurs ce vieillard?
Et il est vrai qu'il soignait ce vieillard.
Si quiconque de l'empire tu dis:
Pourquoi ne servais-tu point ici l'empire?
Il te rpond:
Comment aurais-je pu servir ici l'empire puisque j'agissais l-bas?
Et il est vrai qu'il agissait l-bas.
Mais sache que si tu ne vois point monter l'arbre travers les actes des hommes, c'est qu'il n'est point de graine, car elle et drain dans cette direction ncessaire la prsence de la femme, le geste du mdecin, le service du serviteur de l'empire. Et ft n travers eux ce que tu prtendais faire natre. Car pour l'homme qui forge des clous par religion de la forge des clous, l'acte est le mme qui forge tel clou ou tel autre. Mais il se peut qu'il s'agisse des clous du navire. Et pour toi qui te recules pour mieux voir il est naissance et non dsordre.
Car l'tre n'a ni habilet, ni dfaillance, et il peut tre inconnu de chacun qui en participe, faute de langage. Il apparat en chacun selon son langage particulier.
L'tre ne manque pas les occasions. Il s'alimente, se construit, convertit. Chacun peut l'ignorer puisqu'il ne connat que la logique de son tage. (La femme: l'emploi du temps, non le dsir de se trouver la maison.)
Il n'y a point de dfaillance en soi. Car tout acte est justifiable. A la fois noble ou non selon le point de vue. Il y a dfaillance par rapport l'tre ou dfaillance de l'tre. Chacun peut avoir des raisons nobles de ne pas agir dans une certaine direction. Nobles et logiques. Et c'est que l'tre ne l'a pas drain assez fortement. Ainsi de l'autre qui au lieu de forger des clous sculpte des pierres. Il trahit le voilier.
Je n'irai pas entendre de toi les raisons de ton comportement: tu n'as point de langage. Ou plus exactement, il y a un langage du prince, puis de ses architectes, puis de ses chefs d'quipes, puis des cloutiers, puis des manuvres.
Cet homme tu le paies pour son ouvrage. Tu le paies assez cher pour qu'il te soit reconnaissant non tant des services matriels que de l'hommage rendu son mrite, car il n'est point de prix de sa sculpture ou du risque de sa vie qu'il puisse juger exagr. La sculpture vaut ce qu'on l'achte.
Et voici qu'avec ton argent, non seulement tu as achet la sculpture mais l'me du sculpteur.
Il est sain que tu estimes louable ce qui te fait vivre. Car tel travail c'est le pain des enfants. Et il n'est point si bas puisqu'il se change en rires d'enfants. Ainsi celui-l sert le tyran mais le tyran sert les enfants. Ainsi la confusion s'est introduite dans le comportement de l'homme et tu ne peux clairement le juger.
Tu peux juger celui-l seul qui trahit l'tre qui et pu drainer ses actes et lui faire choisir parmi des pas tous semblables le pas qui tait dirig.
Ainsi l'homme scelle une pierre l'autre sous le soleil. Et son acte est tel. Pay tel prix. Cotant telle fatigue. Et il ne voit l que sacrifice consenti au scellage des pierres. Tu n'as rien lui reprocher si elle n'est point pierre d'un temple.
Tu as fond l'amour du temple pour que soit drain vers le temple l'amour des scellages des pierres.
Car l'tre tend s'alimenter et grandir.
Il te faut voir beaucoup d'hommes pour le connatre. Et divers. Ainsi du navire travers les clous, les toiles et les planches.
L'tre n'est point accessible la raison. Son sens c'est d'tre et de tendre. Il devient raison l'tage des actes. Mais non d'emble. Sinon nul enfant ne subsisterait car il est si faible vis--vis du monde. Ni le cdre contre le dsert. Le cdre nat contre le dsert car il l'absorbe.
Ton comportement tu ne l'appuies point d'abord sur la raison. Tu mets ta raison son service. N'exige pas de ton adversaire qu'il fasse plus que toi preuve de raison. N'est logique que ton uvre faite, une fois tale dans l'espace et dans le temps. Mais pourquoi cet talement est-il celui-ci et non un autre? Pourquoi ce guide-ci a-t-il guid et non un autre? Il n'y a jamais eu qu'action du hasard. Mais comment les hasards, au lieu de disperser l'arbre en poussire, 1'tablissent-ils contre la pesanteur?