Tu donnes naissance à ce que tu considères. Car tu fais naître l'être de l'avoir défini. Et il cherche à s'alimenter, à se perpétuer et à grandir. Il travaille à faire devenir soi ce qui est autre. Tu admires la richesse de l'homme. Et voilà qu'il se considère en tant que riche et, alors que peut-être il n'y songeait pas, s'absorbera dans l'accroissement de ses richesses. Car elles lui deviennent signification de soi-même. Ne souhaite pas changer l'individu en autre chose que ce qu'il est présentement. Car sans doute de puissantes raisons contre lesquelles tu ne peux rien l'obligent d'être ainsi et non autrement. Mais tu peux le changer dans ce qu'il est, car l'homme est lourd de substance, il est de tout. A toi de choisir de lui ce qui te plaît. Et à en écrire le dessin afin qu'il paraisse évident à tous et à lui-même. Et l'ayant vu il l'acceptera car il l'acceptait bien la veille, même sans passion pour l'y aider. Et une fois ceci devenu en lui d'avoir été considéré, et devenu lui, il vivra de la vie des êtres cherchant à se perpétuer et à grandir.
Car celui-là donne au maître d'esclaves une part de travail et une part de refus du travail. Ainsi est la vie car il eût pu, certes, travailler plus ou travailler moins. Si tu veux maintenant qu'une part dévore l'autre, que le travail dévore le refus du travail, tu diras à l'homme: «Toi qui acceptes ce travail malgré l'amertume, parce que dans ce travail seul tu retrouves ta dignité et l'exercice de ta création, tu as raison car tu dois créer où l'on peut créer. Et ne sert de rien de regretter que le maître ne soit point un autre. Il est, comme est l'époque où tu es né. Ou la montagne de ton pays…»
Et tu n'as point souhaité de lui qu'il travaillât plus, ni n'as enflé son propre litige avec lui-même. Mais tu lui as offert une vérité qui a concilié ses deux parts dans l'être qui t'intéressait. Celui-là marchera, s'accroîtra et l'homme ira vers le travail.
Ou bien tu souhaites de voir la part de refus du travail dévorer la part de travail. Et tu lui diras:
«Tu es celui-là qui, malgré le fouet et le chantage du pain, n'accorde au travail souhaité que la part irréductible faute de laquelle tu mourrais. Que de courage dans ton comportement! Et combien tu as raison, car si tu veux que le maître soit vulnérable, tu n'as d'autre moyen que de te croire d'avance vainqueur. Ce que tu ne concèdes point dans ton cœur est sauvé. Et la logique ne gouverne point les créations.»
Et tu n'as pas souhaité de lui qu'il travaillât moins, ni n'as enflé son propre litige avec lui-même. Mais tu lui as offert une vérité qui a concilié ses deux points de vue dans l'être qui t'intéressait. Celui-là marchera, s'accroîtra, et l'homme ira vers la révolte.
C'est pourquoi je n'ai point d'ennemis. Dans l'ennemi je considère l'ami. Et il le devient.
Je prends tous les morceaux. Je n'ai point à changer les morceaux. Mais je les noue par un autre langage. Et le même être ira différemment.
Tout ce que tu m'apporteras, de tes matériaux je le dirai vrai. Et je dirai regrettable l'image qu'ils composent. Et si mon image les absorbe mieux, et qu'elle aille selon mon désir, tu seras mien.
C'est pourquoi je dis que tu as raison de construire ton mur autour des sources. Mais voici d'autres sources qui n'y sont point comprises. Et il est de ton être de jeter bas ton mur pour le rebâtir. Mais tu le rebâtis sur moi et je deviens semence à l'intérieur de tes remparts.
CLXX
Je condamne ta vanité, mais non pas ton orgueil, car si tu danses mieux qu'une autre, pourquoi te dénigrerais-tu en t'humiliant devant qui danse mal? Il est une forme d'orgueil qui est amour de la danse bien dansée.
Mais l'amour de la danse n'est point amour de toi qui danses. Tu tires ton sens de ton œuvre, ce n'est point l'œuvre qui se prévaut de toi. Et tu ne t'achèveras jamais, sinon dans la mort. Seule la vaniteuse se satisfait, interrompt sa marche pour se contempler, et s'absorbe dans son adoration d'elle-même. Elle n'a rien à recevoir de toi, sinon tes applaudissements. Or nous méprisons de tels appétits, nous, éternels nomades de la marche vers Dieu, car rien de nous ne nous peut satisfaire.
La vaniteuse a fait halte en soi-même, croyant que l'on a pris visage avant l'heure de la mort. C'est pourquoi elle ne saurait plus ni rien recevoir ni rien donner, précisément à la façon des morts.
L'humilité du cœur n'exige point que tu t'humilies mais que tu t'ouvres. C'est la clef des échanges. Alors seulement tu peux donner et recevoir. Et je ne sais point distinguer l'un de l'autre ces deux mots pour un même chemin. L'humilité n'est point soumission aux hommes, mais à Dieu. Ainsi de la pierre soumise non aux pierres mais au temple. Quand tu sers c'est la création que tu sers. La mère est humble vis-à-vis de l'enfant et le jardinier devant la rose.
Moi, le roi, je m'irai soumettre sans gêne à l'enseignement du laboureur. Car il en sait plus long qu'un roi sur le labour. Et, lui sachant gré de m'instruire, je l'en remercierai sans croire déchoir. Car il est naturel que la science du labour aille du laboureur vers le roi. Mais, dédaignant toute vanité, je ne solliciterai point qu'il m'admire. Car le jugement va du roi vers le laboureur.
Tu as rencontré au cours de ta vie celle qui s'est prise pour idole. Que recevrait-elle de l'amour? Tout, jusqu'à ta joie de la retrouver, lui devient hommage. Mais plus l'hommage est coûteux, plus il vaut: elle goûterait mieux ton désespoir.
Elle dévore sans se nourrir. Elle s'empare de toi pour te brûler en son honneur. Elle est semblable à un four crématoire. Elle s'enrichit, dans son avarice, de vaines captures, croyant que, sa joie, elle la trouvera dans cet empilage. Mais elle n'empile que des cendres. Car l'usage véritable de tes dons était chemin de l'un vers l'autre, et non capture.
Puisqu'elle y voit des gages elle se gardera de t'en accorder en retour. Faute d'élans qui te combleraient, sa fausse réserve te prétendra que la communion dispense des signes. C'est marque d'impuissance à aimer, non élévation de l'amour. Le sculpteur s'il méprise la glaise, il pétrit le vent. Si ton amour méprise les signes de l'amour, sous prétexte d'atteindre l'essence, il n'est plus que vocabulaire. Je te veux des souhaits et des présents et des témoignages. Saurais-tu aimer le domaine, si tu en excluais tour à tour, comme superflus, parce que trop particuliers, le moulin, le troupeau, la maison? Comment construire l'amour qui est visage lu à travers la trame, s'il n'est point de trame sur quoi l'écrire?
Car il n'est point de cathédrale sans cérémonial des pierres.
Et il n'est point d'amour sans cérémonial en vue de l'amour. L'essence de l'arbre je ne l'atteins que s'il a lentement pétri la terre selon le cérémonial des racines, du tronc et des branches. Alors le voilà qui est un. Tel arbre et non un autre.
Mais celle-là dédaigne les échanges dont elle naîtrait. Elle cherche dans l'amour un objet capturable. Et cet amour n'a point de signification.
Elle croit que l'amour est cadeau qu'elle peut enfermer en soi. Si tu l'aimes c'est qu'elle t'a gagné. Elle t'enferme en elle, croyant s'enrichir. Or, l'amour n'est point trésor à saisir, mais obligation de part et d'autre. Mais fruit d'un cérémonial accepté. Mais visage des chemins de l'échange.
Celle-là ne naîtra jamais. Car tu ne saurais naître que d'un réseau de liens. Elle demeurera graine avortée et d'un pouvoir inemployé, sèche d'âme et de cœur. Elle vieillira, funèbre, dans la vanité de ses captures.
Car tu ne peux rien t'attribuer. Tu n'es point un coffre. Tu es le nœud de ta diversité. Ainsi du temple, lequel est sens des pierres.
Détourne-toi d'elle. Tu n'as d'espoir ni de l'embellir ni de l'enrichir. Ton diamant lui est devenu sceptre, couronne et marque de domination. Pour admirer, ne fût-ce qu'un bijou, il faut l'humilité de cœur. Elle n'admirait point: elle enviait. L'admiration prépare l'amour, mais l'envie prépare le mépris. Elle méprisera, au nom de celui qu'elle détient enfin, tous les autres diamants de la terre. Et tu l'auras tranchée un peu plus avant d'avec le monde.