Tu l'auras tranche d'avec toi-mme, ce diamant ne lui tant point chemin de toi vers elle, ni d'elle vers toi, mais tribut de ton esclavage.
C'est pourquoi chaque hommage la fera plus dure et plus solitaire.
Dis-lui:
Je me suis certes ht vers toi, dans la joie de te joindre. Je t'ai fait porter des messages. Je t'ai comble. La douceur, pour moi, de l'amour c'tait cette option que je te souhaitais sur moi-mme. Je t'accordais des droits afin de me sentir li. J'ai besoin de racines et de branches. Je me proposais pour t'assister. Ainsi du rosier que je cultive. Je me soumets donc mon rosier. Rien de ma dignit ne s'offense des engagements que je contracte. Et je me dois ainsi mon amour.
Je n'ai point craint de m'engager et j'ai fait le solliciteur. Je me suis librement avanc, car nul au monde n'a barre sur moi. Mais tu te trompais sur mon appel, car tu as lu dans mon appel ma dpendance: je n'tais point dpendant. J'tais gnreux.
Tu as compt mes pas vers toi, ne te nourrissant point de mon amour mais de l'hommage de mon amour. Tu t'es mprise sur la signification de ma sollicitude. Je me dtournerai donc de toi pour honorer celle-l seule qui est humble et qu'illuminera mon amour. J'aiderai grandir celle-l seule que mon amour grandira. De mme que je soignerai l'infirme pour le gurir, non pour le flatter: j'ai besoin d'un chemin, non d'un mur.
Tu prtendais non l'amour mais un culte. Tu as barr ma route. Tu t'es dresse sur mon chemin comme une idole. Je n'ai que faire de cette rencontre. J'allais ailleurs.
Je ne suis ni idole servir, ni esclave pour servir. Quiconque me revendiquera je le rpudierai. Je ne suis point objet plac en gage, et nul n'a crance sur moi. Ainsi n'ai-je crance sur personne: de celle qui m'aime je reois perptuellement.
A qui m'as-tu donc achet pour revendiquer cette proprit? Je ne suis point ton ne. Je dois Dieu peut-tre de te demeurer fidle. Mais non toi.
Ainsi de l'empire, lorsqu'un soldat lui doit sa vie. Ce n'est point crance de l'empire, mais crance de Dieu. Il ordonne que l'homme ait un sens. Or, le sens de cet homme est d'tre soldat de l'empire.
Ainsi des sentinelles qui me doivent les honneurs. Je les exige mais n'en retiens rien pour moi-mme. A travers moi les sentinelles ont des devoirs. Je suis nud du devoir des sentinelles.
Ainsi de l'amour.
Mais si je rencontre celle-l qui rougit et qui balbutie, et qui a besoin de prsents pour apprendre sourire, car ils lui sont vent de mer et non capture, alors je me ferai chemin qui la dlivre.
Je n'irai ni m'humilier ni l'humilier dans l'amour. Je serai autour d'elle comme l'espace et en elle comme le temps. Je lui dirai: Ne te hte point de me connatre, il n'est rien de moi saisir. Je suis espace et temps, o devenir.
Si elle a besoin de moi, comme la graine de la terre pour se faire arbre, je n'irai point l'touffer par ma suffisance.
Je ne l'honorerai point non plus pour elle-mme. Je la grifferai durement des serres de l'amour. Mon amour lui sera aigle aux ailes puissantes. Et ce n'est point moi qu'elle dcouvrira mais, par moi, les valles, les montagnes, les toiles, les dieux.
Il ne s'agit point de moi. Je ne suis que celui qui transporte. Il ne s'agit point de toi: tu n'es que sentier vers les prairies au rveil du jour. Il ne s'agit point de nous: nous sommes ensemble passage pour Dieu qui emprunte un instant notre gnration, et l'use.
CLXXI
Haine non de l'injustice car elle est instant de passage et devient juste.
Haine non de l'ingalit car elle est hirarchie visible ou invisible.
Haine non du mpris de la vie car si tu te soumets plus grand que toi le don de ta vie devient change.
Mais haine de l'arbitraire permanent car il ruine le sens mme de la vie, lequel est dure dans l'objet mme de ton change.
CLXXII
Tu liras dans le prsent l'tre que tu devines. Tu l'nonceras. Il donnera leur sens aux hommes et aux actes des hommes. Il n'exigera rien d'eux prsentement que ce qu'ils donnent et dj donnaient hier. Ni plus de courage, ni moins de courage, ni plus de sacrifices, ni moins de sacrifices. Il ne s'agit point de te les prcher, ni de fltrir quelque part que ce soit d'eux-mmes. Ni de rien changer d'abord en eux-mmes. Il ne s'agit que de te les noncer. Car de leurs mmes morceaux tu peux btir quelque construction que tu dsires. Et ils dsirent cet nonc, ne sachant quoi faire de leurs morceaux.
Mais de quiconque tu nonces tu es le matre. Car tu gouvernes celui-l qui cherchait son objet quand il ne trouve point son chemin ou sa solution. Car l'homme est domin par l'esprit.
Tu les considres non comme un juge mais comme un dieu qui gouverne. Tu les places et les fais devenir. Le reste suivra de soi-mme. Car tu as fond l'tre. Dsormais il se nourrira et changera en soi le reste du monde.
CLXXIII
Il n'tait rien qu'une barque perdue au loin sur le calme de la mer.
Il est sans doute, Seigneur, une autre chelle d'o ce pcheur l-bas dans sa barque me paratrait flamme de ferveur ou nud de colre, tirant des eaux le pain de l'amour cause de la femme et des enfants, ou le salaire de famine. Ou bien se montrerait moi le mal dont peut-tre il meurt et qui le remplit et qui le brle.
Petitesse de l'homme? O vois-tu qu'il y ait petitesse? Tu ne prends point mesure de l'homme avec une chane d'arpenteur. C'est au contraire quand j'entre dans la barque que tout devient immense.
Il te suffit, Seigneur, pour que je me connaisse, que Tu plantes en moi l'ancre de la douleur. Tu tires sur la corde et je me rveille.
Soumis peut-tre l'injustice, l'homme de la barque? Rien ne diffre dans le spectacle. La mme barque. Le mme calme jour sur les eaux. La mme oisivet du jour.
Qu'ai-je recevoir des hommes si je ne me fais pas humble pour eux?
Seigneur, rattachez-moi l'arbre dont je suis. Je n'ai plus de sens si je suis seul. Qu'on appuie sur moi. Que j'appuie sur l'autre. Que Tes hirarchies me contraignent. Je suis ici dfait et provisoire.
J'ai besoin d'tre.
CLXXIV
Je t'ai parl du boulanger qui te ptrit la pte pain et tant que celle-ci lui cde c'est que rien ne vient. Mais voici l'heure o la pte se noue, comme ils disent. Et les mains dcouvrent au travers de la masse informe des lignes de force et des tensions et des rsistances. Il se dveloppe dans la pte pain une musculature de racines. Le pain s'empare de la pte comme un arbre de la terre.
Tu rumines tes problmes et rien ne se montre. Tu vas de l'une l'autre des solutions car il n'en est point qui te satisfasse. Tu es malheureux, faute d'agir, car la marche seule est exaltante. Et te voil pris du dgot de te sentir pars et divis. Tu te tournes alors vers moi afin que je tranche tes litiges. Et je puis certes les trancher en choisissant l'une des solutions contre l'autre. Si te voil captif de ton vainqueur, il me serait permis de te dire: si te voil simplifi par le choix d'une part contre l'autre, certes te voil prt pour l'action mais tu trouves la paix de fanatique ou paix de termite ou paix de lche. Car le courage n'est point de s'en aller donnant des coups aux porteurs d'autres vrits.
Ta souffrance certes t'oblige sortir des conditions de ta souffrance. Mais il te faut accepter ta souffrance pour tre pouss vers ton ascension. Ainsi dj de la simple souffrance cause par un membre malade. Elle t'oblige de te soigner et de refuser ta pourriture.
Mais tel qui souffre de ses membres et s'en ampute plutt que de s'efforcer vers le remde, je ne le dis point courageux mais fou ou lche. Je ne souhaite point d'amputer l'homme mais de le gurir.
C'est pourquoi, de la montagne o je dominais la ville, j'adressai Dieu cette prire: