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STUART NEVILLE

Collusion

1

« On est suivis », dit Eugene McSorley. La Ford Focus décolla au sommet de la côte et retomba lourdement sur ses vieilles suspensions. McSorley ne quittait pas des yeux le rétroviseur, dans lequel venait de disparaître la Skoda Octavia gris métallisé qui les filait sur l’étroite route de campagne depuis qu’ils avaient traversé la frontière pour gagner le Nord.

Assis à côté du conducteur, Comiskey s’agita. « Je ne vois personne. Non, attends… Putain, c’est les flics ? »

La Skoda aux vitres teintées revint dans le rétroviseur. McSorley ne pouvait en distinguer les occupants, mais c’était sans aucun doute la police. Avec la pluie qui s’intensifiait, la chaussée mouillée déroulait son ruban sombre au milieu des prés, sous un ciel chargé de lourds nuages gris.

« C’est pas vrai ! gémit Hughes à l’arrière. On va se faire contrôler ?

— Y a des chances, répondit Comiskey. Merde. »

La route sinuait à présent entre des haies d’arbustes. McSorley surveillait le compteur et ne dépassait pas le quatre-vingt-dix. « C’est pas grave, dit-il. On ne transporte rien de compromettant. Sauf si vous avez de la coke dans vos poches.

— Mince, dit Hughes.

— Quoi ?

— J’ai trois grammes sur moi. »

McSorley se tourna vers lui. « Connard. Jette ça tout de suite. »

Il déclencha l’ouverture automatique de la vitre, se déporta vers la haie, et, gardant un œil sur son rétroviseur latéral, s’assura que les flics ne remarquaient pas la main de Hughes qui lançait un petit caillou marron dans les arbres. « Connard », répéta-t-il.

Comiskey risqua un regard par la lunette arrière. « Ils n’ont pas l’air de s’approcher. Peut-être qu’ils ne nous arrêteront pas. »

McSorley ne répondit pas. Il remonta la vitre. La voiture sortit d’un virage et aborda une longue descente en ligne droite qui repartait à l’assaut d’une colline cinq cents mètres plus loin. Il mit les essuie-glaces en marche, ce qui eut pour effet d’étaler la crasse sur le pare-brise au lieu de le nettoyer. Depuis plus d’un an qu’il devait les remplacer… Il jura, penché en avant et scrutant la route à travers les gouttes d’eau sales.

Un peu plus loin, une camionnette blanche attendait au coin d’un chemin perpendiculaire. Elle avait largement le temps de passer, mais le conducteur ne semblait pas pressé de s’engager dans le carrefour. La bouche sèche, McSorley hésita, le pied sur l’accélérateur. Le moteur de la Focus tiendrait le coup, mais les amortisseurs ne valaient rien. Dès les premiers virages, la course serait perdue. Il relâcha la pression sur la pédale. La camionnette s’approcha. Deux hommes, assis à l’avant.

L’estomac soulevé et contracté à la fois, éprouvant une décharge d’adrénaline depuis le bout des doigts jusqu’aux orteils, McSorley s’efforça de calmer sa respiration.

« Bon sang, lâcha-t-il malgré lui. Pas de panique. On croise juste des flics. Ils vont nous contrôler, c’est tout. »

À l’intersection, il aperçut le visage des hommes qui le regardaient passer dans la camionnette blanche. Il vérifia son rétroviseur. La Skoda grossissait à vue d’œil. Les feux de calandre s’allumèrent et la sirène retentit. La camionnette avança d’un mètre sur la route.

La Skoda accéléra, disparut du rétroviseur, et resurgit à côté de la Focus. Chemises blanches, épaulettes sombres. La femme policier assise à la place du passager fit signe à McSorley de se ranger.

« Merde. » Il freina en douceur et rétrograda, dérapant sur l’herbe boueuse du bas-côté. La Skoda le dépassa, s’arrêta quelques mètres plus loin, puis, les feux de recul allumés, vint se placer juste devant le capot de la Focus.

« Bouclez-la, les gars, dit McSorley. Répondez quand ils vous parlent, mais ne les provoquez pas. Ne leur donnez aucune raison de faire quoi que ce soit. Compris ?

— Compris, répondit Hughes à l’arrière.

— Compris ? » insista McSorley en s’adressant à Comiskey.

Comiskey sourit pour masquer sa peur. « T’inquiète. »

Deux policiers portant des gilets réflecteurs descendirent de la voiture. La femme était plutôt jolie, avec des cheveux châtain clair relevés sous sa casquette. L’homme, grand et athlétique, avait un visage bronzé qui détonnait sous le ciel gris. Il précéda sa collègue alors qu’ils s’approchaient de la Focus.

Les balais des essuie-glaces grinçaient sur le pare-brise, en rythme avec les battements de cœur de McSorley. Au moment où il allait abaisser sa vitre, le policier ouvrit la portière sous la pluie qui s’infiltra dans la voiture. Il pleuvait depuis trois mois, tous les jours, sans interruption. McSorley cligna des yeux lorsqu’une grosse goutte s’écrasa sur sa joue.

« Monsieur, bonjour, dit le flic avec un fort accent britannique. Veuillez éteindre votre moteur, s’il vous plaît. »

McSorley tourna la clé. Les essuie-glaces s’immobilisèrent en travers du pare-brise.

« Gardez les mains sur le volant, je vous prie », continua le policier.

Intonation distinguée… Un officier supérieur, pensa McSorley. Le genre qu’on imagine plutôt au garde-à-vous dans des défilés de cérémonie, et pas en vulgaire agent de la circulation ou posté aux barrages routiers.

Il s’inclina devant la portière pour s’adresser aux autres occupants de la voiture. « Vous aussi, messieurs. Présentez vos mains de sorte que je puisse les voir. »

Comiskey posa les mains sur le tableau de bord ; Hughes sur le dossier du passager. Pendant ce temps, McSorley observait le flic. Sa peau brûlée par le soleil n’évoquait pas le hâle qu’on obtient après une semaine à la plage. Il avait appliqué un baume sur ses lèvres gercées, comme après une expédition dans un pays au climat extrême. En une vision fugitive, McSorley se le représenta rampant à plat ventre sur le sable d’un désert, et sans qu’il sût pourquoi, l’image le terrifia.

La main du policier apparut, moulée dans un gant de luxueux cuir noir, lorsqu’il tendit le bras pour prendre la clé sur le contact.

« Qu’est-ce que vous voulez ? » demanda McSorley, la voix étranglée.

Le flic se redressa et tourna son regard vers la route derrière eux. « Vous n’avez pas attaché votre ceinture de sécurité. Pour quelle raison ?

— J’ai oublié », répondit McSorley. Il jeta un coup d’œil dans le rétroviseur, sachant à l’avance ce qu’il y découvrirait. La camionnette blanche approchait.

Penchée à la portière côté passager, la femme policier dévisagea d’abord Comiskey, puis Hughes. Comiskey lui fit un sourire hésitant. Elle ne le lui rendit pas.

« Ce n’est pas une raison, dit le flic. Vous savez qu’on peut vous retirer des points pour ça ? »

La camionnette emplissait à présent la totalité du rétroviseur. Obéissant au geste de la femme, elle s’arrêta à côté de la Focus. Le policier se baissa et actionna le mécanisme d’ouverture du coffre. Du temps où la voiture était neuve, celui-ci se soulevait d’une bonne dizaine de centimètres, mais à présent il se détachait à peine du crochet, et grinça quand la femme l’ouvrit en grand. Une bouffée d’air froid et humide frappa McSorley à la nuque. Les effluves du fumier dans les champs tout autour se mêlaient à l’odeur âcre de sa propre sueur.

Les deux hommes restaient assis à l’avant de la camionnette. McSorley entendit des pas sur le plateau arrière, puis le bruit de la double porte qui s’ouvrait. Lorsqu’il voulut tourner la tête, il faillit se heurter au visage basané qui lui souriait, tout proche du sien.

Un visage que McSorley déchiffra soudain avec une brutale évidence. Chaque repli de la peau, chaque ride, tout indiquait que l’homme revenait d’une terre aride et hostile, où il s’était traîné dans la poussière pour traquer sa proie. En Iraq. Peut-être en Afghanistan. Ou ailleurs, dans un pays où les Américains et les Anglais n’avouaient pas leur présence. Et maintenant on l’envoyait ici, près de la frontière avec l’Irlande du Nord. Une mission comme une autre, qu’il accomplirait froidement, sans le moindre état d’âme.