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Le Voyageur sourit. « Ah bon ?

— Oui. » Mooney ne baissa pas les yeux sous le regard appuyé du Voyageur. Il ne s’en laissait pas conter.

« Vous croyez que je cherche quelque chose ? »

Voyant les mains de Mooney disparaître sous le comptoir, le Voyageur se demanda ce qu’il cachait là. Une batte de base-ball, probablement.

« C’est un peu l’impression que j’ai, répondit le barman. Alors, dites-moi ce que vous voulez, on verra où ça nous mène. Parce que là, aujourd’hui, j’en ai ma claque de tous ces gens qui tournent autour du pot. D’accord ? »

Le Voyageur hocha la tête. « Je cherche Patsy Toner. Il vient ici de temps en temps. »

Mooney ne parvint pas à dissimuler une réaction de surprise. « Je ne l’ai pas vu depuis un moment.

— Ah non ? Il va où, sinon ?

— Ça varie.

— Ça varie… Mais encore ?

— Moi, c’est ici que je sers à boire. Je ne peux pas vous parler des autres bars. »

Le Voyageur remarqua la sueur qui perlait au front de Mooney, la tension de ses avant-bras, sa mâchoire qui se crispait. « Je ne suis pas le seul à le chercher, pas vrai ? »

Le barman le dévisagea sans répondre.

« C’était un flic ?

— Finissez votre bière. La porte est là-bas.

— Un grand costaud, continua le Voyageur en sentant un filet tiède glisser sur sa joue. Cheveux blonds. Joli costume. »

Mooney fit la grimace. « Hé… Votre œil. »

Le Voyageur attrapa l’une des serviettes qu’il avait fourrées dans sa poche et s’essuya la joue. Une tache jaune pâle piquée de rouge s’étala sur le papier. Il renifla. Une substance épaisse et salée lui coula dans l’arrière-gorge. « Donnez-moi donc un peu d’eau, si vous voulez bien. »

Mooney hésita, puis remplit un grand verre. Le Voyageur y trempa la serviette et se tamponna l’œil en grimaçant de douleur. Le papier imbibé d’eau se déchira.

Mooney lui tendit un torchon, surgi d’on ne savait où. « Tenez. Il est propre. »

Le Voyageur s’humecta l’œil avec un coin du torchon mouillé. « Merci. Donc, vous ne savez pas où est Patsy Toner. Pas de problème, vous me paraissez plutôt sympathique. Répondez-moi juste : est-ce qu’un flic s’est pointé ici à sa recherche ?

— Oui, répondit Mooney à contrecœur. Et je vous en ai assez dit comme ça. C’est bon ? »

Le Voyageur replia le torchon et examina le barman. Quand on travaillait dans un endroit pareil, on ne lâchait rien aux flics. C’était tout simplement impossible, quand bien même Patsy Toner serait découvert mort. Ce gars-là avait dû garder de sacrés secrets dans sa vie. « C’est bon, répliqua le Voyageur en montrant le torchon. Je peux l’emporter ? »

Mooney haussa les épaules.

« Et je ne suis jamais venu ici, je ne vous ai jamais posé de questions sur Patsy Toner. Vu ?

— Comme je l’ai expliqué au flic, je n’entends rien, je ne vois rien. Alors, vous la finissez cette pinte, ou quoi ? »

Le Voyageur était sur le point de répondre quand son portable sonna. « À la prochaine », dit-il seulement.

Il sortit du pub et répondit au téléphone en regagnant sa voiture.

« Vous avez bien foiré votre coup hier soir, déclara Orla O’Kane.

— Il avait…

— Je ne veux pas d’explication. Tout ce qui m’intéresse, c’est ce que vous allez faire pour vous rattraper. »

Le Voyageur déverrouilla la Mercedes et s’installa au volant. « Je vais le tuer, ce sale petit moustachu. C’est tout.

— Réglez-moi ça aujourd’hui. Les choses sont en train de bouger. Il va y avoir du nouveau d’ici quarante-huit heures, et vous avez intérêt à assurer.

— En train de bouger, comment ?

— Vous le découvrirez bien assez vite. En attendant, grouillez-vous de dégager Patsy Toner. Pour vous faciliter la vie, je vais vous dire où le trouver. »

33

« Le Sydenham International, dit Patsy Toner.

— Près de l’aéroport ?

— C’est ça.

— Dans une demi-heure », répondit Lennon.

Le Sydenham International Hotel avait mal vieilli. Ses jours étaient comptés depuis la vague des établissements flambant neufs qui avaient poussé comme des champignons à Belfast ces dernières années, d’autant plus qu’on trouvait maintenant un bon nombre d’hôtels convenables à proximité de l’aéroport.

Lennon entra dans le hall d’accueil. Les propriétaires avaient fait de leur mieux pour rafraîchir le décor, mais sans succès. Il jeta un coup d’œil du côté du bar et vit Toner, penché sur un verre dans un coin faiblement éclairé. Il prit son temps, histoire de faire transpirer l’avocat, commanda une Stella au comptoir. La serveuse ne lui rendit pas son sourire. Elle était juste un peu trop vieille pour son faux bronzage et l’anneau qu’elle portait au nombril.

Il rejoignit Toner à sa table. L’avocat avait les yeux cernés, une odeur âcre planait autour de lui. « Quoi de neuf ? demanda Lennon.

— J’ai besoin d’une cigarette. » Lennon le suivit jusqu’à une baie coulissante qui ouvrait sur un simulacre de patio : sol en bitume à demi défoncé, tables et bancs surmontés de vieux parasols, seaux remplis de sable en guise de cendriers.

Toner posa son verre sur une table et s’assit sur le banc. Il tira un paquet d’Embassy Regal de sa poche, offrit une cigarette à Lennon. Celui-ci fumait rarement, même lorsqu’il buvait, mais il accepta et prit place en face de l’avocat.

Après avoir allumé sa propre cigarette avec un briquet parfaitement banal, Toner fit de même pour Lennon. À travers la fumée qui flottait entre eux, Lennon remarqua à nouveau la main gauche de Toner ; pâle et maigre, comme si les muscles atrophiés venaient de ressortir d’un plâtre.

« On a essayé de me tuer hier, dit l’avocat.

— Je sais.

— Chez moi, continua Toner, la voix et les mains tremblantes. Quelqu’un m’a tiré dessus.

— Je sais », répéta Lennon, qui cette fois mentait. S’il avait imaginé une tentative, suite à sa conversation avec Hewitt, il ne savait rien des coups de feu.

« On a déjà pointé un flingue sur vous ? demanda Toner. Vous vous êtes déjà fait tirer dessus ?

— Oui, plusieurs fois. Mais vous devriez le savoir, hein Patsy ?

— Pardon ? »

Lennon avala la fumée et la nicotine lui tourna la tête. « Il y a des années de ça. Je venais à peine d’entrer dans la police et je n’avais pas terminé ma période d’essai. » Il rejeta une fine volute bleue. Ce que fumait Toner n’était pas assez fort. Dommage, il aurait préféré une Marlboro. Ou une Camel. « C’était avant le cessez-le-feu. On faisait une patrouille dans le centre-ville, du côté de Royal Avenue. Votre bande nous a tendu une embuscade. Deux de mes amis sont morts. J’ai reçu une balle dans l’épaule, juste sous le gilet.

— Ma bande ? » Toner sourit derrière sa moustache. « Je n’ai pas de bande. Plus maintenant.

— À l’époque, si. On a pincé trois gars dans les vingt-quatre heures qui ont suivi. J’étais présent pour témoigner le premier jour du procès. Mais je n’ai jamais été appelé à la barre. Vous avez fait renvoyer l’affaire pour vice de forme. Tout ça parce que la fouille ne respectait pas la procédure. Résultat, deux types honnêtes sont morts, j’en garde une grosse cicatrice, et les trois petites frappes remises en liberté ont sûrement encore tué. Combien vous avez gagné ce jour-là ?