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La lumière s’éteignit. Le portable passait en mode veille. Le Voyageur fit un tour sur lui-même au bord de la petite route de campagne. Une lueur orangée planait sur Lurgan, à l’ouest. Côté nord, il n’entendait que le roulement nocturne sur la voie rapide, des camions qui se dépêchaient d’atteindre les premiers ferrys pour l’Angleterre ou des touristes en route vers l’aéroport.

Il tendit l’oreille, guettant les bruits plus proches, des pas entre les haies et dans les champs. Était-ce un sifflement qu’il entendait de l’autre côté de la route, un souffle rauque ? Le son était si ténu, peut-être n’existait-il que dans son imagination. Il ferma les yeux, bloqua sa respiration, et écouta encore. Une brise froide et humide souffla sur son visage.

Des pleurs d’enfant, suivis d’un murmure étouffé.

Le Voyageur ouvrit les yeux. Il regarda dans la direction d’où venaient les bruits. Une lumière, peut-être une fenêtre, brillait faiblement au loin. Une ferme, à un kilomètre environ. Il appuya de nouveau sur une touche du téléphone, se retourna, s’accroupit devant la portière et éclaira au pied du siège passager pour trouver le Glock de Hewitt.

Lorsqu’il se redressa, le pistolet en main, la lassitude le gagna. Il se pencha sur le toit de la voiture et respira profondément. La douleur émettait de nouveaux signaux dans son corps. Il regrettait d’être entré au pub de Finglas. Il regrettait d’avoir pris le message que lui tendait Davy Haughey, sur lequel était écrit le numéro de Orla O’Kane. Il regrettait d’avoir accepté son invitation dans cette putain de maison de retraite près de Drogheda, où Bull O’Kane se roulait dans sa haine et dans sa puanteur de merde.

Une idée folle lui traversa brièvement l’esprit, une idée tellement grotesque qu’il ne put s’empêcher de la considérer. Remonter dans la voiture, passer la marche arrière pour se dégager de la haie, et partir. Laisser la femme et sa môme à leur destin, ici. Les habitants de la maison les recueilleraient, leur viendraient en aide. Lui, il irait dans l’un des appartements qu’il possédait à Dublin, à Drogheda ou à Cork, il prendrait ses passeports et disparaîtrait. Il avait de l’argent planqué sur des comptes en Irlande, au Brésil, aux Philippines et ailleurs, suffisamment pour subsister jusqu’au jour de sa mort s’il se montrait prudent.

Mais quel genre de vie aurait-il, à se cacher sous des pierres comme un cloporte ? Puis lui vint une autre idée.

Gerry Fegan.

Il voulait savoir s’il pouvait battre Gerry Fegan. Compte tenu de son état, l’épaule blessée, l’entorse au poignet, l’œil qui piquait. Il inspira, déclenchant un autre brasier dans sa poitrine. On pouvait peut-être ajouter une côte cassée à la liste. Il aurait un désavantage, et ça donnait une chance à l’adversaire.

Si les flics n’attrapaient pas Fegan avant. Il allait tenter le coup. Que le plus fort gagne, et voilà tout.

Seul, au bord de la route, il sourit dans la nuit en prenant sa décision. Il se tourna vers le bruit qu’il était maintenant certain d’avoir entendu et se mit en marche. Quand les gravillons de la chaussée firent place à l’herbe humide et molle, il alluma le portable et le pointa en avant. Il observa, l’oreille aux aguets.

Encore un râle. Il braqua la lumière. Des yeux brillaient. Il s’avança et entendit : « Va-t’en, vas-y, va ! »

Une petite forme surgit de la haie et disparut dans le noir. La femme essaya de se libérer de l’entrelacement des branches, mais elle trébucha. Il se jeta sur elle avant qu’elle n’ait le temps de se relever. Trop faible pour courir, elle demeura inerte sous son poids, bégayant et le souffle court.

« Doucement », dit-il en lui appliquant le métal froid du Glock sur le cou.

Il rangea le portable dans sa poche, puis se pencha et la prit par la taille. Il se releva, l’entraîna, frissonnante contre lui tandis qu’il la serrait, la gueule du pistolet collée sous son menton.

« Appelez la petite, lui murmura-t-il à l’oreille.

— Non.

— Appelez-la. » Il lui frappa le menton et elle gémit de peur.

« Non, répéta-t-elle. Je ne veux pas.

— Bon. Alors, c’est moi qui vais le faire.

— Elle ne viendra pas avec vous, dit-elle en secouant la tête.

— Oh, si. » Il pressa Marie contre lui. « Un petit bout comme ça ne quittera pas sa maman. Regardez. »

Elle prit son souffle pour crier quelque chose, mais il lui ferma la bouche de sa main bandée.

« Ellen ! » appela-t-il.

Marie tenta d’échapper à la prise. Lorsqu’il appuya plus fort contre ses lèvres, elle lui mordilla le bout des doigts en essayant de s’y accrocher. Il l’obligea à tourner la tête.

« Arrêtez ça, dit-il, la bouche enfouie dans ses cheveux. « Sinon je vous casse le cou. » Il regarda vers l’obscurité. « Ellen ! »

Le Voyageur glissa le Glock dans sa ceinture et sortit son téléphone. L’appareil s’alluma dans sa main. Il le tint devant la mère qui se débattait.

« Ta maman a besoin de toi, Ellen. Reviens, maintenant. Ne reste pas là-bas dans le noir, toute seule. Il y a des choses vilaines dans le noir. Des choses qui t’attraperont. Des choses avec des dents. Des choses qui piquent. »

Il se tut, écouta. « Viens donc, chérie. Ta maman a besoin de toi. »

Une ombre s’agita dans les strates de l’obscurité. Il aperçut un éclair. Ellen sortit de l’ombre en courant, tomba, se releva, et fonça sur sa mère. Entourant de ses bras les jambes de Marie, elle pressa le visage dans sa chaleur.

« C’est bien », dit le Voyageur.

77

Dans le quartier de Shankill, la porte du Red Fox Bar était verrouillée mais il y avait de la lumière à l’intérieur. Lennon martela la vitre dépolie jusqu’à l’ébranler.

« On est fermés », dit une voix enrouée de l’autre côté. Une silhouette se dessina derrière le verre. « Allez vous faire foutre. »

La silhouette s’évanouit.

Lennon donna un coup de pied dans la porte.

La silhouette revint. « Je vous ai dit de vous barrer, c’est fermé. Fichez le camp, sinon je sors et je vous mets une raclée. »

Lennon cogna à nouveau dans la porte, plusieurs fois. Le verre se craquela.

« D’accord, petit salopard », dit la voix.

Les deux verrous claquèrent comme des fusils, l’un en haut, l’autre en bas de la porte. Le battant s’ouvrit vers l’intérieur, et un homme robuste avec la tête rasée et des tatouages sur le cou se dressa dans l’encadrement. Il portait des lunettes maladroitement inclinées d’un côté. Avant qu’il ait pu faire un pas, Lennon lança son poing gauche dans le creux de son bas-ventre et lui éclata le nez d’une droite. L’homme trébucha en arrière. Le sang jaillissait entre ses doigts qu’il plaquait sur son visage. Les lunettes tombèrent et se brisèrent. Victime de son propre croche-pied, il atterrit sur le dos.

Lennon l’enjamba et entra dans le bar. Trois hommes étaient rassemblés autour d’une table jonchée de cartes, de billets, de bouteilles et de verres. Deux avaient déjà bondi, mains tendues et prêts pour l’action.

Lennon sortit son Glock et visa le front de Roscoe Patterson, tenant l’arme à deux mains en position de combat. Assis à l’autre bout de la table, impassible, Roscoe le dévisagea sans ciller. Les deux hommes debout dégainèrent, des jouets de petit calibre, le genre d’armes portées par des voyous nouveaux riches qui se donnaient des allures de caïds.

« Rangez ça, les gars, ordonna Roscoe. On ne va pas se comporter comme des crétins, hein, Jack ? »