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— J’aime bien cette question. Souvent, on joue à ça avec mes potes. Moi, d’abord, j’achèterais une super bagnole, genre Aston Martin avec des gadgets. Et puis des fringues. Et puis j’en donnerais aussi à ma mère pour qu’elle puisse démissionner de son travail nul.

— Ton premier choix serait de t’offrir une voiture de luxe ? Je te parle de rêves, pas d’illusions…

— En fait, je crois qu’en premier, j’offrirais une grande télé à ma mère parce que la sienne est pourrie. Les seuls moments où je la vois contente, c’est quand elle regarde un truc qui lui plaît. Mais comme elle capte que deux chaînes et que l’image saute, elle est pas souvent heureuse…

— Voilà le marché que M. Magnier et moi te proposons : à chaque fois que tu viendras, nous t’aiderons à apprendre à lire et à compter…

— Je vous ai dit que je savais !

— Laisse-moi finir. Si tu arrives à rattraper le niveau que tu devrais avoir dans ta classe, on te donne l’argent pour que tu offres la télé de ton choix à ta mère.

— Sans rire ? Pourquoi vous feriez ça ? Vous allez me piquer mes yeux ou mes reins pour les vendre à des trafiquants d’organes ?

— L’idée que quelqu’un veuille simplement t’aider te paraît si suspecte que ça ?

— Personne ne fait rien pour rien.

— Si tu en es convaincu, alors je te plains.

— J’ai pas besoin de votre pitié. Je me débrouille.

— Yanis, est-ce que tu crois à la chance ?

— Au loto, oui. Mais pas dans la vie.

L’œil de Blake se mit à briller.

— Tu crois donc à la chance aux cartes ? insista-t-il.

— Mon frère dit que le sort ne fait pas de différence entre les gens. On est tous égaux face au hasard.

— Excellent. Philippe, as-tu un jeu de cartes ?

— Je dois pouvoir trouver ça.

Le régisseur passa dans sa chambre. Andrew fixa le petit dans les yeux.

— Je te propose un jeu, Yanis, une simple partie uniquement basée sur le hasard. Pas de bluff, pas de règle compliquée, seulement la chance.

— Faites gaffe, j’ai déjà joué, vous pourrez pas m’arnaquer.

— Il n’y a aucun piège. Tu bats les cartes. Tu décides qui commence. Le premier d’entre nous qui tire la carte que tu auras choisie gagne. Ça te va ?

— On gagne quoi ?

— Si tu gagnes, tu n’es pas obligé de venir étudier et tu offres la télé à ta mère à nos frais. Si tu perds, tu promets de venir étudier, et quand tu auras le niveau, tu offres la télé à ta mère à nos frais.

— C’est quoi l’embrouille ? De toute façon, dans les deux cas j’offre la télé à ma mère !

— Oui, mais si je gagne, tu pourras en plus lui lire le mode d’emploi et m’aider à négocier le prix sans te tromper dans les pourcentages.

Magnier revint avec un jeu qu’il posa sur la table. Yanis hésitait.

— J’ai besoin de temps pour décider…

— Tu es un grand. Pas besoin de délai. Mon offre n’est pas éternelle. Tu as le choix entre faire plaisir à ta mère sur un hypothétique coup de poker ou faire plaisir à ta mère grâce à ton courage.

Yanis était tenté, mais il n’avait pas l’habitude de décider. Personne ne lui en donnait jamais l’occasion. Cherchant à se rassurer comme il le pouvait, il consulta même Youpla du regard. Il annonça soudain :

— Je choisis l’as de pique. Et c’est moi qui commence.

Blake lui tendit la main pour sceller officiellement leur accord. Le garçon serra maladroitement les grands doigts. Magnier fit glisser le paquet en direction de l’enfant, qui mélangea les cartes en en faisant tomber la moitié sur la table. Sans se départir de son attitude fière, le petit se dépêcha de les récupérer. La pièce à vivre de Magnier était soudain devenue le décor d’un véritable film noir. Yanis tira la première carte comme si sa vie en dépendait. Il la ramena à lui en la plaquant contre la table pour que personne ne puisse la voir avant lui. Au premier regard, avant même qu’il ne la retourne complètement, la déception s’inscrivit sur son visage : neuf de trèfle.

Blake tira la seconde carte et la posa directement sur le plateau : valet de carreau. Yanis se redressa sur sa chaise et imita sa manière de faire : roi de pique.

— Pas loin, commenta-t-il.

— C’est la carte ou ce n’est pas la carte. Tu marques le but ou tu loupes la cage. Les demi-succès n’existent pas.

Blake retourna le dix de carreau. Chacun à leur tour, ils piochèrent. La tension augmentait à mesure que le tas diminuait. Même Youpla semblait avoir perçu l’importance de l’enjeu et se tenait tranquille. Magnier suivait la partie, se penchant de plus en plus sur la table.

— Combien de cartes avons-nous tirées ? demanda Blake à son adversaire.

— Je sais pas. Dix, ou douze. N’essayez pas de me zoner. C’est à moi de jouer.

— Tu en as pris treize et moi aussi. C’est un jeu de trente-deux cartes. Combien en reste-t-il ?

— Assez pour gagner la télé de ma mère.

Le petit retourna un as de cœur. Il eut une réaction de dépit. Blake plaça sa main au-dessus de la prochaine pioche, comme un cow-boy qui s’apprête à dégainer. Il plongea son regard dans celui du petit, qui ne réussit pas à le soutenir, et lâcha :

— Te rends-tu compte, Yanis ? Sur une simple carte, ta vie va peut-être changer. Tu te souviendras que seule la chance et toi aurez tout décidé, n’est-ce pas ?

L’enfant eut un sourire moqueur jusqu’à ce que, d’un mouvement sec, Blake retourne l’as de pique.

— Vous avez triché !

— Comment aurais-je pu ?

— Alors comment saviez-vous que vous alliez tomber sur l’as ?

— Comme toi, je crois à la chance.

— Je marche pas.

— Tu as donné ta parole. Un homme doit toujours tenir sa parole. Personne ne lui pardonne jamais de faire autrement, surtout quand c’est lui qui a tout fixé. Ton frère et tous tes copains seraient d’accord avec moi.

Furieux, Yanis envoya les cartes voler à travers la pièce.

— Mais pourquoi vous me faites ça ? hurla-t-il.

— Pour t’aider.

30

Pour tenter de chasser l’odeur d’encre chaude qui lui soulevait toujours le cœur, Andrew s’attarda au-dessus de la cafetière fumante.

— Vous abandonnez le thé ? s’étonna Odile en allant ouvrir la porte du jardin.

— Sûrement pas. J’essaie de faire diversion.

La cuisinière passa la tête à l’extérieur pour appeler son chat :

— Méphisto ! Méphisto ! Viens mon grand, ton lait est servi !

— Vous allez attraper froid, commenta Blake. On pourrait lui installer une chatière. Il sortirait sans vous déranger.

Tout en guettant l’animal, Odile considéra l’idée.

— Je ne sais pas si Madame accepterait.

— Je peux lui en parler. D’ailleurs, à propos de Madame, vous ne trouvez pas qu’elle a une petite mine ces derniers jours ?

— Quand je lui ai fait remarquer qu’elle semblait fatiguée, elle a répondu que ce n’était rien.

— Son médecin ne lui a prescrit aucune analyse de contrôle récemment ?

— Depuis que je suis ici, aucun docteur n’est jamais venu. Elle se soigne avec des plantes, des trucs bio à elle…

Le chat arriva en trottinant, la queue bien droite, et se dirigea directement vers sa gamelle de lait. Odile reprit :

— Cet après-midi, Madame attend des visiteurs importants.

— Je ne suis prévenu de rien.

— Elle aura sans doute oublié de vous avertir. C’est un rendez-vous de travail.

L’évidente incompréhension d’Andrew obligea Odile à en dire un peu plus.