— Je vais partir.
— Vous quittez la ville ? Quand ?
— Demain. Pour un mois. Déplacement professionnel en Allemagne. On va installer des machines sur un site à Munich. Je me suis porté volontaire. J’étouffe, ici.
— Par pitié pour Manon, ne la laissez pas sans nouvelles aussi longtemps.
43
Sous l’auvent de la petite maison de Philippe, les trois garçons se tenaient debout en regardant la pluie qui tombait à grosses gouttes. Yanis était entre Philippe et Andrew, face au parc tellement gris qu’il ressemblait à une photo en noir et blanc. Trois générations côte à côte, tous étrangers l’un pour l’autre, et pourtant de plus en plus proches.
— Chez nous, fit Magnier, quand ça descend comme ça, on dit qu’il pleut des cordes.
— En Angleterre, on dit qu’il pleut des chats et des chiens. Je sais ce que tu vas dire, Philippe, et je ne suis pas loin d’être d’accord avec toi.
— La prof de maths, elle dit qu’il pleut comme vache qui pisse.
Les deux aînés regardèrent le plus jeune.
— En parlant de maths, réagit Blake, tu as fini les exercices que je t’avais donnés à faire ?
— C’est super dur. Et puis je préfère les problèmes. Je comprends mieux quand c’est une situation, qu’il se passe des choses avec des chiffres.
— Yanis, je ne peux pas à chaque fois t’inventer des histoires de deux pages pour des opérations d’une ligne. Il faut que tu les aies finis pour demain parce qu’après, on révise les divisions.
L’enfant était dépité.
— Ma mère, elle aura sa télé en l’an trois mille.
— On aura inventé autre chose d’ici là. Il n’y aura plus de télé.
— Il n’y aura plus ma mère non plus, de toute façon.
— Raison de plus pour te dépêcher de faire tes devoirs.
— Qu’est-ce que j’y gagne ?
Philippe et Andrew regardèrent à nouveau le petit.
— Ça, c’est vrai que tu es fort pour la « négo »…
Yanis releva les yeux vers Blake.
— En fait, j’aimerais bien vous demander un truc.
— Tu veux dire, en plus du temps que l’on te consacre ?
Philippe intervint :
— Je te rappelle que tu ne fais presque plus les courses…
Yanis donna un coup de poing dans le vide face à lui.
— Vous êtes super intransigeants…
— Intransigeants ? s’étrangla Magnier. Esclavagistes, pédophiles et intransigeants ? Tu devrais te sauver en courant. Mais attends quand même la fin de l’averse…
— D’où sors-tu ce mot ? demanda Blake.
— Du livre qu’on lit en ce moment. C’est l’histoire de cinq enfants qui cherchent un trésor sur une île déserte. C’est super, ils ont un chien qui s’appelle Youpla.
Discrètement, Magnier fit un clin d’œil à Blake.
— Quel est donc ce « truc » qui te ferait plaisir ?
— Vous connaissez Halloween ?
— Un peu, mais en Angleterre, c’est moins fêté qu’aux États-Unis.
— En France, ça n’a pas vraiment pris non plus, précisa Magnier.
— Peut-être, mais moi j’aimerais bien fêter Halloween avec mes copains.
— Ça devrait pouvoir se faire.
— Il faut des tonnes de bonbons !
— Sachant qu’il faut mille grammes pour faire un kilo et qu’un Carambar en pèse vingt, combien y a-t-il de Carambar dans un kilo ?
— Ça pèse combien, une fraise Tagada ? intervint le régisseur. J’aime bien les fraises Tagada.
— Philippe, on est en train de travailler, là.
Yanis se mit à réfléchir de toutes ses forces. Pendant un long moment, on n’entendit que le bruit de la pluie qui martelait les feuilles, la table métallique et le toit. Il finit par déclarer :
— C’est trop gros pour ma tête. J’ai besoin d’un ordinateur.
— Ce n’est pas la réponse que j’espérais. Tant pis. Tu fêteras Halloween une autre fois.
L’enfant bougonna et se concentra à nouveau. Philippe tendit la main pour vérifier que la pluie mouillait bien.
— Avec ce qu’il tombe, on va enfin savoir de quelle couleur est la voiture.
— Je crois qu’elle est bleu ciel, dit Blake.
— Je m’en souvenais plutôt vert anis, répliqua Magnier.
— Tu buvais déjà ton apéritif à l’époque ?
— Qu’est-ce qu’il a, mon apéritif ?
— Rien du tout. Je te dis que cette voiture est bleu ciel.
— Verte.
— On parie ? provoqua Blake.
— On parie quoi ? fit Magnier, intéressé.
— Cinquante ! s’exclama Yanis. Il faut cinquante Carambar pour faire un kilo !
44
Cela faisait bien dix ans que Blake n’avait pas veillé aussi tard pour autre chose que ses idées noires. Sans doute un dîner avec Richard, peut-être même le mariage de Sarah avec David. Mais ce soir, Andrew voulait savoir.
Seul dans la bibliothèque, il avait dégagé le plateau du bureau et continuait son minutieux travail de reconstitution. Peu à peu, la lettre reprenait forme. Les bandelettes réunies par du ruban adhésif rappelaient un peu les bricolages d’enfants de maternelle pour la fête des Mères, les couleurs vives en moins. Pour l’instant, le document se résumait à trois blocs distincts. Blake était trop concentré sur les correspondances du tracé de l’écriture pour s’attacher au sens. Il manipulait les quelques bandes restantes pour tenter de réunir les différentes parties. L’état des languettes, dont certaines étaient aussi coupées en plusieurs morceaux, ne simplifiait pas la tâche. À force de minutie, Andrew parvint pourtant à ses fins. Lorsqu’il eut scotché la dernière bande, il prit le document et plissa les yeux pour mieux le déchiffrer.
« Bien chère Maman,
« Fidèle au rendez-vous que je me suis fixé, je t’envoie de nos nouvelles. J’espère que cette lettre te trouvera en forme au domaine. Nous prenons progressivement l’avantage sur les cartons et sommes vraiment très heureux de notre nouvelle maison. Même si elle est légèrement plus petite — une pièce en moins —, elle est située plus près du quartier où Isabella intervient et à deux rues d’un parc où les singes font la joie de Tania, même s’il faut s’en méfier. Ta petite-fille n’a perdu aucune de ses amies dans le déménagement puisqu’elle est toujours scolarisée à la même école. Pour moi, le trajet jusqu’à l’université est un peu plus long, mais cela ne me gêne pas. Si tu souhaites venir, nous n’aurons aucun mal à te faire de la place et nous en serons très heureux. Je vois toujours Franck deux fois par semaine. Après l’amélioration dont je te parlais le mois dernier, son état s’est brusquement aggravé. J’ai même eu vraiment peur voilà deux semaines, mais les médecins se veulent rassurants. Ils disent qu’il risque encore de faire de nombreuses “microrechutes” avant de remonter la pente pour de bon. Nous le soutenons avec sa petite amie, qui se débrouille de mieux en mieux dans notre langue.
« Je trouve toujours étrange de ne rien savoir de ta vie depuis si longtemps alors que je te raconte tout de la mienne. Je ne veux pas m’imposer et même si ton attitude me peine, je la respecte. Je sais que pour Franck, te savoir moins hostile serait un réconfort, et dans son état, il en a bien besoin. Nous parlions encore de toi hier soir. Il est pour moi un véritable frère et être proche de lui me permet d’oublier le manque de ma famille, dont il fait malgré tout partie.
« J’espère toujours un signe de toi. Je te redonne mon adresse et mon mail. Je pense énormément à toi. Isabella se joint à moi pour t’embrasser.