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Elle se dirigea vers sa chambre sans se retourner.

— Maintenant, je vous demande de me laisser. Je ne souhaite pas vous revoir aujourd’hui. Vous demanderez à Odile de m’apporter mon courrier en temps et en heure.

Madame claqua la porte derrière elle. Andrew hésitait sur la conduite à tenir. Il ne se voyait pas redescendre sans avoir crevé l’abcès. Attendre un jour de plus ne servirait à rien. Il avança vers la porte de la chambre et posa sa main sur la poignée.

— Madame, écoutez-moi, s’il vous plaît…

Aucune réponse. Blake ouvrit la porte. Mme Beauvillier était sur son lit, recroquevillée. Elle se redressa violemment.

— Comment osez-vous ?

— Vous ne me laissez pas le choix.

— Je vous ai demandé de me laisser tranquille.

— Ma conscience ne me le pardonnerait pas.

— Ce n’est pas votre conscience qui vous verse votre salaire, c’est moi.

— Vous allez voir un médecin. S’il ne vous convient pas, nous en changerons autant de fois qu’il le faudra.

— Je vous interdis…

— Par respect pour vous, je vais désobéir. Il en va de votre santé et de l’avenir de ce domaine.

Madame s’était redressée. Furieuse, elle fixait Blake d’un regard qu’il n’aurait même pas cru possible de sa part. Il devait malgré tout poursuivre. Il franchit le seuil de sa chambre. Elle leva la main pour le stopper.

— Si vous faites un pas de plus, je vous renvoie.

Sa voix était froide, cassante. Andrew recula.

— Ne me renvoyez pas, madame. Nous aurions beaucoup à perdre, vous comme moi.

47

Bien que Blake n’ait pas réussi à connaître l’objet du rendez-vous de Madame prévu dans l’après-midi, il était certain que cette rencontre avait un rapport avec ses difficultés financières. Par l’intermédiaire de sa cuisinière, la patronne avait écarté son majordome, allant jusqu’à lui interdire formellement de s’occuper de quoi que ce soit, et lui défendant même de s’adresser à elle. Odile assurait donc le service pendant qu’Andrew était condamné à rester dans sa chambre. Il n’en avait pourtant pas l’intention. Lorsque la sonnerie du visiophone retentit dans le hall, il s’avança discrètement jusqu’à la rambarde du troisième pour s’assurer que tout se déroulait comme prévu. Il entendit des voix, Madame qui descendait, puis Odile qui installait trois personnes au petit salon. Il était temps pour lui de passer à l’action.

Sa lampe électrique dans la poche, il descendit au premier, se glissa dans les appartements de Madame et gagna directement la chambre. Lit défait, tiroir à demi ouvert, la pièce était loin d’être aussi bien rangée que lors de sa première visite. Il ouvrit le placard encastré et passa le bras entre les vêtements pour appuyer sur la paroi du fond. Celle-ci ne bougea pas. Andrew insista, sans succès. Décontenancé, il fit courir ses doigts à tâtons sur le pourtour du panneau, à la recherche d’un mécanisme d’ouverture. Il ne découvrit ni encoche ni aspérité. L’ouverture secrète était-elle née de son imagination ? Il alluma sa lampe et s’enfonça plus avant dans les habits.

Braquant le faisceau dans chaque recoin, Andrew cherchait frénétiquement. Il se mit à quatre pattes pour inspecter derrière les boîtes à chaussures. Blake n’était pas fou. Celle de droite dissimulait un petit levier plaqué contre le mur. Avec précaution, il appuya dessus. Un déclic libéra le panneau.

Andrew poussa la porte secrète et sa lampe révéla bien plus qu’il ne s’y attendait. Ce n’était pas une simple cache, mais une véritable pièce. En y pénétrant, il comprit la différence entre la longueur du couloir et la taille de la chambre de Madame. Cette pièce-là était presque aussi grande, pleine à craquer et tapissée de satin noir jusqu’au plafond. Promenant son faisceau, Blake allait de surprise en surprise. Une table couverte de feuilles annotées occupait le centre de l’espace ; plusieurs meubles de rangement sans portes contenaient des dossiers et des livres. Le plus surprenant était les murs, tapissés de photos, de lettres, toutes ayant pour unique sujet François Beauvillier. Des objets, des vêtements enrichissaient encore cette incroyable collection. Il ne s’agissait pas d’un musée mais plutôt d’un temple, d’un lieu de culte secret entièrement dédié à la mémoire du défunt. Andrew se sentit soudain mal à l’aise : il avait l’impression de profaner, de forcer la partie la plus intime de l’esprit de Madame. Ressortir n’aurait cependant servi à rien. Désormais, il savait. Il était bien incapable d’oublier ou même de faire semblant de n’avoir rien vu. Tout ce qui se révélait ici était trop frappant. Il fit courir sa lumière sur les clichés, les petits mots tendres adressés à « Nalie ». Il y avait aussi des dessins d’enfant jaunis. Madame ne restait donc pas des heures dans sa chambre à dormir ou à regarder la télé. Elle passait ses journées réfugiée dans le passé. Odile connaissait-elle l’existence de ce sanctuaire ?

En étudiant les photos, Blake en apprit davantage sur celui dont l’ombre planait toujours sur le domaine. L’homme avait de l’allure, et malgré un physique bonhomme, ses attitudes et son regard indiquaient une indéniable autorité. Sur un cliché, il était attablé au restaurant avec Madame. Sur un autre, il posait devant le manoir avec Magnier en arrière-plan. Andrew s’arrêta sur un tirage où Monsieur apparaissait aux côtés d’une autre femme et d’un tout jeune enfant. À en juger par les vêtements, la photo ne devait pas être beaucoup plus vieille que celles où il figurait avec sa femme et Hugo. Étranges fragments d’une vie. Instants figés qui concentrent tout un être. Reconstituer toute la complexité d’une personnalité à partir de ces quelques flashs se mua alors en travail d’enquêteur. Il fallait lire chaque détail, la plus infime position de la main, le moindre regard, tout ce que la photo n’avait pas cherché à immortaliser mais qu’elle contenait malgré tout. Madame avait choisi ces documents pour se souvenir, pour recréer. La valeur qu’elle donnait à chacun d’eux était sans doute aussi intéressante que les informations qu’ils révélaient.

Andrew trouva les dossiers qu’il était initialement venu chercher. Relevés de banques, titres de propriété et papiers officiels étaient soigneusement rangés dans des chemises parfaitement identifiées. Mais il ne s’y intéressa pas étant donné ce qu’il découvrit juste en dessous. Il crut d’abord avoir mal lu mais, se penchant pour vérifier, il écarquilla les yeux sous l’effet de la surprise. Madame avait réuni une très large collection de livres sur le spiritisme et la communication avec l’au-delà. Les ouvrages sur ce thème se comptaient par dizaines et remplissaient deux étagères complètes. Certains traitaient des moyens d’entrer en contact avec les morts, d’autres abordaient les signes venus des esprits. Blake n’en revenait pas. Jamais il n’aurait imaginé que Madame puisse s’intéresser à ces sujets ésotériques. Pourtant, étant donné le vide que Monsieur avait laissé dans sa vie, cette attirance paraissait cohérente. Andrew tomba sur une série d’ouvrages précisément consacrés à l’écriture automatique. Ignorant complètement de quoi il s’agissait, il prit un livre et consulta le résumé au dos : « Laissez les esprits de vos chers disparus guider votre main et lisez ce qu’ils ont à vous dire ! Posez-leur vos questions, obtenez leurs réponses ! Toutes les techniques et méthodes d’analyse clairement et simplement expliquées. Ne perdez plus le lien avec ceux qui vous sont chers et vous ont quitté. Correspondez d’un monde à l’autre. » Obtenir ce fabuleux pouvoir pour le prix d’un livre était vraiment un cadeau, ironisa Andrew pour lui-même. Ce genre de promesse était aussi crédible que les courriers publicitaires sur lesquels Madame se jetait chaque matin. Blake reposa le livre et s’intéressa à la table. Même s’il ne croyait pas à ces histoires de communication paranormale, il était impressionné par l’importance que Madame leur accordait. À ses yeux, cela dénotait surtout une grande détresse, un manque qui, bien que vécu de manière différente, trouvait un écho troublant dans sa propre histoire.