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Odile hésita un instant avant de répondre :

— Vous pouvez compter sur moi. Mais vous devez savoir que lorsque Madame hausse le ton, je perds tous mes moyens.

— Je vous parie qu’elle s’énervera d’abord sur moi.

— Si vous réussissez à la sauver de tout ce qui la menace, elle vous devra une fière chandelle.

— Je ne lui dois pas moins. Comme à vous d’ailleurs. Ici, je me sens à ma place. Et je peux vous dire que je n’ai pas éprouvé cela souvent.

Après une pause, Blake ajouta :

— Odile, puis-je vous proposer quelque chose ?

— Si vous voulez qu’on s’appelle par nos prénoms, c’est oui. De toute façon, vous le faites déjà.

— C’est au sujet de votre cuisine.

— Qu’y a-t-il ?

— J’aimerais qu’un de ces soirs, vous, Manon, Philippe et moi dînions tous les quatre. Je crois que tout le monde a bien besoin de se sentir moins seul. Après tout, nous habitons ensemble…

49

À en juger par le bond qu’il fit hors de son coussin, Méphisto n’était pas encore habitué au fait que l’interphone de la cuisine soit réparé. Comme s’il avait reçu une décharge électrique, le chat décolla dans les airs et prit la fuite, le poil tout hérissé. La voix grésillante de Magnier prit tout le monde par surprise.

— C’est le bon moment pour monter ? demanda-t-il de l’autre bout du parc.

Andrew baissa le volume avant de lui répondre :

— Tout est prêt, nous t’attendons.

— O.K., j’arrive !

Un tablier blanc noué autour de la taille, Odile jonglait avec ses fours et ses cocottes. La hotte tournait à fond. La table était mise pour quatre, mais personne ne présidait.

— Qu’est-ce qu’il a, Méphisto ? dit Manon en arrivant à l’office. Je viens de le croiser. Il courait en crabe avec ses poils tout dressés.

— La voix de Philippe lui a fait peur, expliqua Andrew.

Pour la circonstance, la jeune femme avait mis une robe. Andrew lui en fit compliment.

— Tu es toute jolie !

La jeune femme tourna sur elle-même en faisant voler sa jupe.

— Profitez-en parce qu’avec mon ventre qui grossit, c’est sans doute la dernière fois que je peux l’enfiler.

Voyant qu’Odile ne participait pas à l’ambiance légère, Blake se pencha vers elle.

— Quelque chose ne va pas ?

— Vous n’aurez pas d’entrée, je l’ai loupée.

— Ne vous en faites pas pour ça. On est entre nous. Vous n’avez personne à impressionner. C’est déjà une chance d’avoir quelqu’un de votre talent pour nous régaler. Ne vous mettez pas la pression sinon vous n’allez profiter de rien.

Elle s’efforça de sourire en soulevant un couvercle. Philippe frappa au carreau. Andrew lui ouvrit. Magnier avait mis une chemise « repassée ». Étant donné le résultat, c’était sans doute Youpla qui avait tenu le fer… Philippe était aussi coiffé, les cheveux bien plaqués avec une raie, ce qu’il ne faisait jamais. Il ressemblait à un premier communiant qui aurait trente-cinq ans de retard à la cérémonie.

— Pour que notre dîner soit plus léger, annonça Andrew, il n’y aura pas d’entrée. Si vous voulez prendre place…

Le régisseur et la femme de chambre s’installèrent d’un côté, le majordome et la cuisinière de l’autre. À peine assis, Magnier eut une drôle de réaction. Blake crut qu’il allait se mettre à pleurer.

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Ça me fait tout bizarre. Je n’ai pas dîné au manoir depuis si longtemps… Merci beaucoup de m’avoir invité, vraiment. Excusez-moi, je ne pensais pas que ça me ferait cet effet-là…

— Quatre à cette table, commenta Odile, je n’ai moi-même jamais vu ça.

— Quatre et demi ! rectifia Manon en désignant son ventre.

Blake s’exclama soudain :

— On a oublié le vin !

— On ne l’a pas oublié, fit remarquer Odile. Le vin est à la cave… Si vous en voulez, allez en chercher vous-même.

— Moi, je ne bouge pas, fit Magnier. Je suis trop bien ! Je n’ai pas envie de rompre le charme.

Manon déclina et Blake déclara :

— Nous ouvrirons une bouteille la prochaine fois. Ainsi, ce soir, rien ne viendra distraire nos papilles de vos délices, chère Odile.

Pendant que la cuisinière préparait les assiettes, le chat fit son grand retour.

— Il est vraiment beau, commenta Magnier. Je l’ai déjà vu dans le parc, mais de loin. Je me demande si lui et Youpla s’entendraient bien…

Blake répliqua :

— Entre ton chien qui veut toujours courir après quelque chose et Méphisto qui a besoin d’exercice, il y a peut-être un vrai partenariat à trouver.

— Laissez mon chat tranquille, menaça Odile.

D’un mouvement très professionnel, elle déposa une assiette garnie devant Manon.

— La maison vous propose : confit de canard des Landes et pommes sarladaises.

Magnier déplia aussitôt sa serviette et la glissa dans son col. Suivant du nez l’assiette qu’Odile lui apportait, il respira le fumet avec une longue exclamation de gourmandise. La cuisinière acheva le service par le chat, qui se vit offrir une assiette plus petite. Chacun attendit que la maîtresse des fourneaux soit attablée pour commencer, même si Philippe tenait déjà fermement sa fourchette à la main…

— Bon appétit à tous, lança-t-elle.

De la pointe de son couteau, Blake testa le croustillant de la peau. Absolument parfait. Il hocha la tête de satisfaction.

Après les premières bouchées, tout le monde salua la prouesse culinaire, même le chat, qui sauta sur la table pour tenter de chaparder.

— Qu’est-ce qui te prend ? le gronda Odile en le reposant au sol. Tu n’as jamais fait ça !

— Pour lui aussi c’est la fête, le défendit Magnier. Moi en tout cas, je suis rudement content.

— Ne t’avise pas de voler dans nos assiettes pour autant ! plaisanta Blake.

La conversation s’engagea sur la météo chaque jour plus humide puis dériva sur la nécessité — très discutée — de porter écharpes et bonnets en hiver. En les entendant parler des cagoules que leurs mères respectives les obligeaient à enfiler et des batailles de boules de neige qu’ils faisaient à l’école, la jeune femme découvrait ses compagnons sous un autre jour. Odile, Blake et Philippe évoquèrent des sujets aussi divers que l’heure à laquelle ils se couchaient étant enfants, leurs BD préférées et même le goût des dentifrices — apparemment très différent d’un pays à l’autre. Ils parlèrent de leurs parents, qui n’étaient plus là. Le regard de Manon se teinta de nostalgie. Voulant lui éviter d’aller jusqu’à la tristesse, Andrew orienta discrètement la discussion vers un autre thème.

— Finalement, résuma-t-il, quand on y pense, malgré nos différences d’âges, les mêmes choses nous plaisaient ou nous énervaient. Pourtant on dit que les goûts et les couleurs varient. En cinéma par exemple…

Magnier s’empara du sujet :

— Moi, je regarde surtout les films d’action et des comédies, mais je me souviens aussi avoir adoré un film chinois, très lent, avec des sous-titres de trois mots alors que les comédiens parlaient pendant dix minutes. Et vous, madame Odile ?

Elle soupira en souriant.

— Je ne sais pas si je dois vous le dire, vous allez vous moquer de moi.

Pressée de toutes parts, elle finit par confier :

— J’ai un faible pour les grandes comédies musicales américaines. Elles me bouleversent. Ces gens qui chantent leurs espoirs ou leurs douleurs me touchent. Ils ont les mêmes soucis que nous mais avec la musique, même la pire des tragédies devient sublime. La beauté de leur désespoir me donne de la force. J’en ai des frissons rien que d’en parler. Certains jugent que c’est kitsch mais moi, je trouve que s’il fallait montrer à un extraterrestre le plus fort de ce que notre espèce peut ressentir associé à ce qu’elle peut créer de mieux, la comédie musicale serait idéale.