Blake hocha la tête, impressionné. Philippe était sous le charme.
— Vous en regardez souvent ? demanda Manon.
— J’ai une petite collection de DVD dans ma chambre. C’est tout ce qui me reste de mon ancienne vie. Je ne les regarde jamais sans des mouchoirs à portée de main… Quand les gens se quittent, je pleure, mais c’est encore pire lorsqu’ils se retrouvent ! Une vraie madeleine…
— Une madeleine ? s’étonna Blake. Vous pleurez comme un gâteau ?
— Non, comme l’ancienne prostituée qui pleura aux pieds du Christ ! Et vous, Andrew, quels sont vos films préférés ?
— Voilà longtemps que je n’en ai pas vu. C’était toujours Diane qui choisissait, sinon on courait le risque de se retrouver devant n’importe quel navet — je peux me contenter du pire ! Elle m’a fait découvrir le cinéma français, vos classiques, mais aussi des films surprenants. Elle avait le don de s’enthousiasmer pour des choses bizarres. Je la suivais. En fait, je crois que je n’ai pas de genre préféré. Parfois, j’aime rire, d’autres fois un film engagé ou un drame peuvent me convenir. J’aime aussi avoir peur de temps en temps.
— Moi, c’est ce que je préfère…, avoua Manon. Souvent, avec Justin, on choisissait des films rien que pour être terrifiés. S’ils étaient ridicules mais qu’ils nous faisaient hurler de trouille, ça nous allait. Genre, des jeunes dans une forêt, la nuit, qui sont pris en chasse par je ne sais quelle créature. J’adore ! C’est encore mieux si on ne voit pas le monstre. Ça fait toujours moins peur une fois qu’on l’a vu. Je me serrais contre Justin, je me cramponnais à ses bras jusqu’à lui faire des bleus ! Et après je n’osais même plus aller aux toilettes, qui étaient pourtant à deux mètres.
— Moi, se souvint Magnier, le film d’horreur qui m’a le plus marqué, c’est Virus cannibale. C’était plein de morts-vivants… J’avais cinq ans. J’ai eu peur de tout le monde pendant un mois. Dès qu’un adulte tentait de me toucher, je hurlais. J’ai essayé d’arracher le bras de la voisine parce que j’étais convaincu que c’était un zombie.
— À cinq ans ? réagit Odile. Qui vous a montré ça à cet âge-là ?
— Ma mère m’avait confié à une de ses collègues qui avait des ados…
— On n’est jamais déçu avec les zombies, commenta Blake. On devrait en mettre dans tout. Vous imaginez : My Fair Lady et les zombies, Les zombies sont éternels avec James Bond, ou Le Comte de Monte-Cristo et les zombies…
— C’est marrant que tu parles du Comte de Monte-Cristo, nota Magnier, parce que c’est ce que j’ai commencé à lire au petit.
— Alors c’est vrai, releva Odile, vous donnez des cours à un garçon de la ville ? C’est une très belle démarche.
— Il m’aide pour les courses, je l’aide pour l’école…
— Si tout le monde agissait comme vous, approuva Manon, le monde serait plus agréable.
— En attendant, avec ce livre, on en a pour un moment, commenta Magnier. C’est un pavé de plus de mille pages, et j’ai du mal à caser Youpla…
Blake venait de distribuer les assiettes à dessert lorsque Odile annonça :
— Pour la suite, je vous propose des tartelettes fines aux pommes du jardin caramélisées. Soyez indulgents parce que je n’en ai pas préparé depuis des lustres…
Personne ne réagit. Pire, les trois convives restèrent figés dans un mutisme gêné. Odile ne comprit que lorsqu’elle suivit les regards qui convergeaient vers l’entrée de l’office. Mme Beauvillier s’y tenait. Blake et Magnier se levèrent brusquement.
— Je suis heureuse de constater que vous passez une bonne soirée, fit la patronne.
Odile recula avec une expression mêlant la surprise à un fond de peur.
— Ne vous interrompez pas, reprit Mme Beauvillier. Bien qu’arrivant de l’étage, ce n’est pas une descente… J’étais seulement intriguée par les rires.
Blake prit l’initiative.
— Prenez donc le dessert avec nous.
Il se dépêcha d’ajouter un couvert.
— C’est très aimable, mais je vais remonter.
— J’insiste…
À peine eut-il prononcé ces mots qu’Andrew les regretta.
— Vous insistez souvent…, ironisa Madame.
Il n’y avait aucune amertume dans sa remarque. Magnier intervint :
— Restez donc avec nous, ce serait trop bête !
Odile, incapable de prononcer un mot, lui présenta simplement une tartelette.
— Soit, abdiqua Madame. Je vous accompagne un peu.
Elle prit place dans un silence sépulcral puis se tourna vers Manon.
— Dans votre état, vous devriez vous méfier du chat. Ce n’est pas bon pour les femmes enceintes.
— Pas de problème. Ils m’ont fait passer le test et j’ai déjà eu la toxoplasmose. C’est gentil d’y penser.
Blake offrit son assiette à Odile, qui coupa la tartelette en deux et lui en rendit la moitié.
— Ça fait vraiment plaisir de vous voir, déclara Magnier à Madame. Vous devriez descendre me rendre visite. Votre parc est magnifique en cette saison.
— Mes douleurs me poussent à rester à l’abri, mais je vous sais gré de votre invitation.
Chacun dégusta son dessert en distribuant son lot de phrases convenues. Madame glissa :
— Je vous aurais bien offert le champagne pour fêter votre joyeuse réunion, mais j’ignore même s’il en reste une bouteille dans cette maison. Est-il seulement encore bon ? Le savez-vous, Odile ?
— S’il y en a, c’est à la cave, et je ne descends jamais. Rapport aux…
— J’avais oublié.
Madame ne tarda pas à les laisser. Sur la fin, elle avait parlé tout à fait normalement à Blake et semblait apaisée. La soirée s’acheva doucement. Sans avoir vu le temps passer, Magnier prit le chemin du retour, à regret.
— Le prochain coup, madame Odile, je vous apporte les cèpes pour votre confit. Merci encore, c’était délicieux.
Odile le regarda s’éloigner dans le brouillard et la nuit, avec la serviette qu’il avait oublié de retirer qui lui pendait toujours au cou.
Manon proposa son aide pour ranger, mais sa mine fatiguée lui valut d’être envoyée au lit. Méphisto monta avec elle, ce qui ne fut pas du goût de la cuisinière. Le chat lui faisait de plus en plus d’infidélités.
Odile et Blake restèrent pour remettre de l’ordre.
— Ce repas était une bonne idée, fit-elle. Vraiment. Vous croyez qu’ils ont aimé ma cuisine ?
— Comment pouvez-vous en douter ? Même Madame a mangé toute sa tartelette.
— J’ai aimé cuisiner pour vous tous. C’était vraiment agréable. On pourrait peut-être recommencer ?
50
Au cours des jours suivants, les choses changèrent imperceptiblement au manoir. Tous les après-midi, vers 16 heures, Manon prit l’habitude de descendre goûter avec Odile. Les deux femmes parlaient — surtout Manon. Elle évoquait le plus souvent Justin et parfois sa mère. Odile lui proposa de l’aider à s’entraîner pour les oraux de son concours. Magnier ne venait plus chercher ses repas comme un voleur. En récupérant sa boîte dans la niche à l’extérieur, il faisait désormais un petit signe à la cuisinière et allait même jusqu’à la remercier en lui souhaitant le bonjour ou le bonsoir, suivant l’heure. Parfois, lorsqu’il avait rendez-vous avec Yanis pour ses cours de mathématiques, Andrew descendait son repas au régisseur. Odile en mettait alors un peu plus pour le petit. Elle avait aussi fini par se laisser convaincre de préparer les mêmes menus pour tout le monde, du chat jusqu’à la patronne, et personne ne s’en plaignait, bien au contraire. Seule Madame picorait du bout des lèvres, mais la cuisine n’était pas en cause.