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Blake était sans doute le plus conscient de l’évolution des rapports au sein du domaine, et il s’en réjouissait, mais il ne perdait pas de vue qu’aucun des problèmes de Madame n’était résolu pour autant.

Hugo avait répondu à son mail de façon très enthousiaste. Le fils Beauvillier avait insisté pour en apprendre davantage sur ce mystérieux informateur bienveillant tout en étant reconnaissant de la démarche.

Ce mardi-là était gris, froid et pluvieux. Le pire de novembre, avec quelques jours d’avance. Dans le grand escalier, au palier du deuxième étage, Blake s’était posté à la fenêtre et surveillait le portail de la propriété à la jumelle.

— Que faites-vous ? demanda Odile en le découvrant ainsi à l’affût.

— Je redonne ses lettres de noblesse au mot hypocrisie…

— Pardon ?

Tout à coup, le majordome déclara :

— Son taxi arrive. Pile à l’heure.

— Pourquoi surveillez-vous l’arrivée de Mme Berliner ? L’interphone est hors service ?

Blake ne répondit pas et descendit vers le hall avec entrain. Il se posta cette fois devant le visiophone dont il avait coupé le son.

— Andrew, quel mauvais tour êtes-vous en train de préparer ?

— Cette femme est méchante.

— C’est exact, mais que comptez-vous faire ? L’électrocuter quand elle va sonner ?

Blake regarda Odile.

— C’est une excellente idée, ma foi.

— Vous êtes vraiment fou. Laissez l’amie de Madame tranquille. Elle n’en a déjà plus beaucoup.

— Des amies comme Mme Berliner, on en a toujours trop.

L’écran du visiophone s’alluma et le visage de la visiteuse apparut. Elle avait tiré le col de son manteau au-dessus de sa tête pour s’efforcer de se protéger, mais la pluie battante ruisselait quand même sur son visage. Elle appuya sur le bouton d’appel et, bien qu’il marche parfaitement, n’obtint aucune réponse. Elle appuya, appuya encore en forçant, avec un rictus que la caméra rendait encore plus effrayant. Ses mimiques excédées et ses gestes saccadés faisant penser à un dessin animé dont le méchant ulcéré ne parviendrait pas à ses fins — pour la plus grande joie de tous… Sous certains angles, la caméra lui faisait une tête de musaraigne, mais Blake se garda bien de le faire remarquer à sa collègue. Contre toute attente, celle-ci observait le spectacle avec un franc sourire.

— Combien de temps allez-vous la laisser poireauter sous la douche ?

— Le temps de savoir si les mascaras waterproof le sont vraiment.

— D’après mon expérience, avec ce qui tombe, il faudra moins d’une minute pour que ça dégouline tout noir…

Andrew leva un sourcil de surprise. Il n’avait jamais vu Odile maquillée. L’idée lui parut intéressante. Après tout, elle avait de l’allure.

Mme Berliner commençait à paniquer. Andrew décida qu’après le lavage et le rinçage, le moment était venu d’essorer…

— Allez prévenir Madame que son rendez-vous est arrivé.

— Et vous ?

— Je vous l’ai dit : je redonne ses lettres de noblesse au mot hypocrisie.

Blake s’empara d’un immense parapluie et se précipita dehors, au-devant de la pauvre femme qui avait été victime d’une malencontreuse panne…

51

Dans la bibliothèque, Blake brancha la chaîne hi-fi et passa en revue la collection de CD. Malgré de nombreux artistes qu’il appréciait, cette soirée lui paraissait plus propice à écouter de la musique classique. Il arrêta sa sélection sur Debussy, Strauss et Mozart. Un prélude, des valses et un requiem. Lequel correspondait le mieux à ce qu’il éprouvait ?

Diane adorait Debussy. Il plaça le disque dans le lecteur et s’installa dans un fauteuil bas. Aux premières mesures de la Suite bergamasque, ce fut une émotion physique qui le saisit. La lumière douce, le bois, les livres, les notes qui montaient, pures… Andrew baissa les paupières. Une onde le parcourait. Chaque instrument, chaque mesure résonnait en lui, se frayant un chemin vers un espace de sensations depuis longtemps déserté. Au rythme de la mélodie, ses doigts couraient sur le cuir capitonné de l’accoudoir. Il connaissait ce morceau. Il l’avait écouté des centaines de fois et pourtant, ce soir, Andrew avait l’impression de le redécouvrir, comme une sculpture monumentale dont un souffle retire le drap qui la couvre, comme un mur qui s’abat au pied d’un horizon que l’on croyait perdu. L’esprit de Blake s’élevait dans un autre univers, un monde où rien n’était gris, où tout était vibrant, vivant, même le passé. Porté par la musique, il avait la force d’accepter que Diane ne soit plus là. Il arrivait à se dire sans rêver qu’elle existait toujours en lui. Transporté par les envolées, il avait le pouvoir d’espérer.

La musique s’interrompit brutalement. Blake ouvrit les yeux et découvrit Mme Beauvillier près de la chaîne. Elle venait de l’éteindre.

— Excusez-moi, lui dit-elle, mais c’est difficilement supportable…

En robe de chambre, elle fit quelques pas dans la pièce, hagarde. Elle regardait tout autour d’elle, jetant parfois un œil affolé sur Andrew, comme s’il avait été un fantôme. Blake comprit son trouble et se leva.

— Je suis désolé, je ne voulais pas…

— Pourquoi avez-vous choisi ce morceau ?

Blake hésita à répondre. Elle prit les devants.

— C’est cette musique que François et moi avons écoutée lorsque les travaux ont été achevés dans cette même pièce. Il se tenait là, exactement où vous êtes. Il était tellement heureux d’avoir enfin un écrin pour ses livres. Il m’a prise dans ses bras et nous avons dansé…

— C’est aussi ce qui se jouait à la salle Pleyel, la première fois que j’ai entrevu celle qui allait changer ma vie. Nous étions tout un groupe d’étudiants, Diane était d’une autre section. Elle était assise au rang devant le mien. Un mouvement de ses cheveux a attiré mon tout premier regard. Je ne l’ai plus quittée des yeux. J’ai épié son profil, ses cils, ses lèvres. Elle ressentait la musique. À l’entracte, j’ai découvert sa voix et son rire…

— Croyez-vous au hasard, monsieur Blake ?

— Et vous ?

— Je n’y crois pas.

Mme Beauvillier eut un vertige et chancela. Blake se précipita pour la retenir.

— Asseyez-vous. Je vais vous chercher un verre d’eau fraîche.

— Non, s’il vous plaît, ne me laissez pas seule ici. Je n’étais pas venue depuis que François… Vous voir dans le fauteuil m’a fait un choc.

— Je suis sincèrement navré.

— Ne le soyez pas. Vous avez eu raison. Au nom même de sa mémoire, cette maison doit continuer à vivre.

Elle reprit peu à peu ses esprits.

— Combien croyez-vous que l’on pourrait tirer de tous ces livres ?

— Que voulez-vous dire ?

— Si je me souviens bien, il y a d’assez belles éditions originales et quelques ouvrages anciens. Quelle somme pourrait-on espérer de leur vente ?

— Êtes-vous sérieuse ?

— Je n’ai pas le choix. Au train où nous allons, je n’aurai probablement pas les moyens de vous garder après votre période d’essai. Pour éviter le pire, je vais devoir vendre tout ce que je peux.

— Vous ne pouvez pas vous séparer des livres de votre mari…

— Vaut-il mieux brader tout le manoir ? Parfois, je me dis que la vie serait plus simple. Certains soirs, je l’avoue, j’y songe sérieusement. Je m’installerais dans un petit appartement en ville. La seule perspective de ne plus porter cette charge me soulage déjà. Pouvoir sortir dans la rue, croiser des gens, les regarder, traîner devant les vitrines, et pourquoi pas aller au cinéma… Acheter mon pain, faire quelques courses et rentrer chez moi. Ne gérer que ma pauvre existence…