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Blake se laissa tomber dans le fauteuil face à elle. Madame regardait ses mains, faisant tourner son alliance trop grande pour ses doigts amaigris. Elle releva les yeux vers lui.

— Lorsque vous avez perdu votre femme, monsieur Blake, avez-vous déménagé ?

— J’y ai pensé, mais je suis resté. Pour notre fille, d’abord. Je ne voulais pas qu’elle perde un repère de plus. À cause des affaires de Diane aussi. J’avais envie que tout reste à sa place, comme si elle pouvait revenir d’une minute à l’autre.

— Je vous comprends. François avait voulu ce domaine, il l’avait entièrement façonné. Ce manoir lui ressemble. Si je le vendais, j’aurais l’impression de le voir mourir une seconde fois. Alors, tant que j’en ai la force, je préfère encore sacrifier ses livres et mes bijoux pour éviter cela.

— Vos bijoux ?

— Ils sont sans importance, la plupart me viennent d’héritages. Mme Berliner m’a déjà proposé d’en reprendre quelques-uns.

— M’autorisez-vous un avis ?

— Autorisation ou pas, vous allez me le donner quand même…, répliqua-t-elle avec un sourire fatigué.

Il pencha le buste vers elle.

— Si vous en êtes là, laissez-moi le gérer pour vous.

— Vous êtes majordome, pas liquidateur.

— Je suis d’abord un homme. Et comme Odile, Philippe et même Manon, je vous suis attaché.

— Comme à un travail.

Il secoua la tête.

— Pas seulement, madame.

— Et pour mes livres ?

— Si c’est votre souhait, je vais tenter de me renseigner par Internet. Je vous dirai ce qui est possible.

— Faites vite, s’il vous plaît.

— Dès demain matin.

— Merci. J’ai réfléchi à votre envie de fêter Halloween avec cet enfant à qui vous et Philippe donnez des cours. Je suis d’accord. J’envisage moi-même de recevoir une très vieille amie pour un dîner, prochainement. C’est une de vos compatriotes. Nous étions correspondantes au lycée et même si nous sommes toujours restées en contact, voilà au moins quinze ans que nous ne nous sommes pas revues. Un dîner serait sans doute une bonne chose. Offrons à ce manoir encore un peu de lumière avant le crépuscule.

52

À la caisse du supermarché, l’hôtesse jetait de drôles de regards aux deux hommes qui vidaient consciencieusement leur Caddie sur le tapis. Les clients derrière eux aussi. Des dizaines de sachets de bonbons en tous genres qu’ils sortaient par poignées, des bouteilles de soda, des bougies et des gâteaux — dont les galettes préférées de Manon, qui en avalait désormais un paquet entier par goûter. Blake croisa le regard interrogatif de la caissière et lui souffla :

— Vous vous dites qu’on est trop vieux pour faire des boums ?

Magnier ajouta :

— L’idée, c’est de devenir diabétiques en une soirée. Ça nous distraira de nos rhumatismes.

Il lui fit un clin d’œil et mima un horrible mal de dos. La femme n’osa plus les regarder et s’occupa uniquement des codes-barres.

Revenus à la voiture, Blake rangea tout dans le coffre.

— On y est peut-être allés un peu fort sur les quantités. À combien viennent-ils, déjà ?

— Cinq. Yanis et ses deux meilleurs copains, plus sa petite sœur et une copine à elle.

— S’ils mangent seulement le quart de tout ça, ils vont finir aux urgences.

— Ça ne se périme pas. Et puis pour une fois qu’on organise quelque chose de drôle ! D’ailleurs, je leur prépare une petite surprise…

— Quel genre ? s’inquiéta Blake.

— T’as pas voulu me dire ton truc pour l’as de pique. Je ne vois pas pourquoi je te dirais pour ma surprise…

Accentuée par d’épais nuages gris, la nuit tomba encore plus vite. Par chance, aucune pluie n’était prévue pour la soirée. Lorsque, à l’heure dite, les jeunes invités débouchèrent des bois par le sentier, ils s’arrêtèrent, bouche bée. Même Yanis, pourtant coutumier des lieux, fut saisi. Autour de la maison de Magnier, des torches avaient été installées. Leurs flammes dansantes projetaient des lueurs orangées sur les arbres et les bosquets environnants. Sur chacune des fenêtres, des bougies de toutes tailles étaient allumées, éclairant la façade de lumières rasantes. Sur la table de jardin, une belle citrouille creusée leur souriait de toutes ses dents pointues. L’ambiance était irréelle.

Lorsqu’ils approchèrent, un majordome en queue-de-pie et haut-de-forme se matérialisa soudain dans un nuage de farine. Son visage était pâle comme celui d’un mort-vivant et ses cernes noirs lui faisaient un regard inquiétant. En guise de cape, il portait une vieille couverture écossaise trouée…

— Bonsoir les enfants, commença-t-il d’une voix sépulcrale. Bienvenue au pays de vos pires cauchemars. Vous allez pénétrer sur des terres magiques…

Tout à coup, Youpla déboula en jappant. Le chien portait un serre-tête avec des petites étoiles clignotantes et un nœud papillon.

— Reviens, bougre de clébard ! C’est pas maintenant ! hurla la voix de Magnier, caché derrière la maison.

Le chien se jeta sur les petites filles pour essayer de leur lécher le visage, leur faisant bien plus peur que le majordome de l’enfer.

Sans perdre son sérieux, Blake reprit :

— Vous allez entrer sur les terres du manoir maudit. Si vous voulez ramener un trésor de bonbons, osez vous aventurer sur le chemin des mille sortilèges et suivez les lumières… Mais prenez garde, car une fois arrivés, l’épouvantable sorcière et sa fidèle assistante vous attendent pour vous dévorer…

Le majordome de l’enfer se mit à rire comme dans les vieux films d’horreur. Yanis trépignait.

— Dites, monsieur Blake, on doit remonter l’allée jusqu’au manoir, c’est ça ?

— Monsieur Blake n’existe plus, je l’ai mangé. Ouahahahahaha !

Andrew s’enveloppa dans sa cape mitée et, après avoir trébuché sur une chaise de jardin, prit la fuite pour disparaître dans la nuit.

Livrés à eux-mêmes, les enfants avancèrent.

— C’est nul ! s’énerva le plus petit des copains de Yanis. Normalement, c’est nous qui devons leur faire peur ! Déjà, dans la forêt, c’était la flippe… Et puis c’est qui ce grand malade qui rit comme un déglingos ?

Une voix s’éleva de derrière un buisson :

— Je ne ris pas comme un déglingos ! Redoute la colère du majordome de l’enfer !

Yanis éclata de rire.

— Allez, venez ! Ça fait des années que je rêve d’aller jusqu’au manoir… On raconte des trucs de fous sur cette baraque. Y en a qui disent que c’est le petit-fils de Frankenstein qui l’a fait construire et qu’ils chopent des enfants pour y faire des expériences…

— Yanis, j’ai peur, murmura la copine de sa petite sœur.

— T’inquiète. Ils sont cool.

Les enfants remontèrent le chemin. Les torches disposées régulièrement créaient une atmosphère propice à enflammer l’imagination. Au premier virage, ils tombèrent nez à nez avec une toile d’araignée géante au milieu de laquelle une énorme bestiole était accrochée.

— C’est même pas une vraie ! s’écria l’autre copain de Yanis.

Sa sœur lui prit la main et ne la lâcha plus.

— Ça fait même pas peur ! renchérit le second garçon, comme une bravade.