— Tout va bien ? C’est Andrew.
Pas de réponse. Blake insista.
— S’il te plaît, parle-moi.
La porte s’ouvrit. La jeune femme avait essuyé ses larmes, mais son regard en disait long sur son état.
— Un souci ? Ta grossesse ?
— De ce côté-là, tout va bien. Je suis en train de fabriquer un enfant tout en galettes pur beurre et en bonbons…
— Des nouvelles de Justin ?
— Cette nuit, j’ai rêvé qu’il ne revenait pas.
— C’est seulement un cauchemar.
Manon recula et s’appuya contre son armoire.
— Je le fais toutes les nuits, tous les jours aussi d’ailleurs. Il est censé rentrer dans onze jours. Parfois, je m’imagine qu’il va débarquer le soir même et d’autres fois, je n’y crois plus. Et je passe d’une version à l’autre toutes les quarante secondes… Ma mère me manque aussi. En plus, j’ai perdu le gilet en mohair que Justin m’avait offert pour nos un an…
Blake prit la jeune femme dans ses bras.
— Attention, je vais parler comme un livre : affronte un seul problème à la fois. Où en es-tu de tes révisions ? Ton examen approche…
— Quinze jours. Odile trouve que je suis au point, sauf sur les textes de pédagogie. Mais de toute façon…
Manon n’acheva pas sa phrase.
— De toute façon ? relança Blake.
— Dans deux semaines, soit Justin sera revenu et j’ai peut-être une chance, soit il ne sera pas là et ce n’est même pas la peine d’aller me présenter.
— Pour le moment, tu dois travailler.
— Je peux vous poser une question ?
— Je t’en prie.
— Vous vous souvenez de l’époque où vous aviez vingt ans ?
— La France et l’Angleterre étaient en guerre. Nous vivions tous en armure dans des maisons en torchis. Les gueux mangeaient des racines et nous dormions avec les cochons pour avoir chaud. Tu vois que je m’en souviens. En quoi puis-je t’aider ?
— Vous aviez des doutes sur tout, comme moi ?
— La vie était peut-être différente sur certains points. Nous n’avions pas tous ces gadgets électroniques, ces vêtements, toutes ces choses qui vous distraient, mais les doutes, les peurs, maladroitement cachés par la prétention de tout savoir, étaient déjà notre lot. Je me souviens d’une phrase lue sur le fronton de catacombes que je visitais à Rome avec mes parents. Au-dessus de ces empilements d’os et de crânes, était écrit : « J’ai été ce que tu es. Tu seras ce que je suis. » J’en suis ressorti terrifié et je ne l’ai jamais oublié. Depuis, j’ai toujours regardé les vieux comme d’anciens enfants et les petits comme de futurs adultes. Chacun suit sa propre route, mais nous partageons quelques étapes.
— J’ai du mal à croire que vous ayez eu peur de quelque chose…
— Peur de ne pas être assez bon au foot pour que mes copains me choisissent dans leur équipe, peur de ne pas être assez beau pour que les filles dansent avec moi, peur de ne pas être aussi courageux que mon père pour lui succéder, peur que la femme que j’espérais s’amuse des blagues d’un autre, peur de ne pas donner ce que les gens attendent de moi. Peur d’affronter la vie, parfois aussi…
— Waouh… C’est moi qui devrais vous réconforter…
— Te voir vivre me suffit. Tu as l’énergie et le cœur. Tu portes la vie. Le futur t’appartient. C’est ton tour. Tout ce qu’un ancien puisse faire pour aider un jeune, c’est être honnête et lui dire le peu qu’il sait, même si son orgueil doit en souffrir. N’oublie jamais qu’un adulte n’est qu’un enfant qui a vieilli.
55
À l’aide d’une fourchette, Philippe se gratta sous le large bandage qui lui entourait la tête. Blake lui demanda à voix basse :
— Comment ça se passe avec Le Comte de Monte-Cristo ?
— Il a du mal, répondit Magnier en aparté. Ce n’est pas la lecture qui lui pose problème, il se débrouille d’ailleurs de mieux en mieux, mais en ce qui concerne les personnages… Pour l’intéresser, j’ai remplacé Bertuccio, le serviteur, par Youpla.
— Ton chien est le complice d’Edmond Dantès ? s’étouffa Blake.
— Ben ouais, et du coup, le petit se demande pourquoi le comte est secondé dans sa vengeance par un chien qui parle… Et puis il a du mal à admettre que Mercédès, sa bien-aimée, soit autre chose qu’une grosse berline allemande et là, je te jure, certains passages deviennent surréalistes parce qu’un chien parlant qui doit aller porter un message secret à une voiture de 200 chevaux, c’est pas de la tarte…
Yanis leva les yeux de la feuille d’exercices de maths sur laquelle il planchait. L’enfant était installé à la table du régisseur, Youpla couché à ses pieds. D’une voix très sérieuse, il sermonna les deux complices :
— À l’école, vous savez ce qu’il fait le directeur à ceux qui bavardent en empêchant les autres de travailler ?
— Il leur demande de sortir ? proposa Blake.
Les deux hommes se retrouvèrent donc dehors, dans le vent, à poursuivre leur conversation. Philippe portait le pull que tous lui avaient offert pour son anniversaire.
— Tu ne le quittes plus, fit remarquer Blake en désignant le vêtement d’un mouvement du menton.
— N’importe quoi. Il fait un temps à mettre un pull, ne t’imagine rien d’autre.
— Pourtant, je t’ai bien vu lorsque Odile t’a tendu le paquet…
— Elle l’a dit elle-même, c’était de votre part à tous.
— Vous étiez aussi rouges l’un que l’autre. Et tu lui as fait la bise…
— J’ai fait la bise à tout le monde, même à Madame et à toi.
— Tu étais dans un tel état que tu l’aurais aussi faite au chat s’il avait été là. Vous vous entendez de mieux en mieux avec Odile.
— C’est vrai. Mais je ne me fais aucune illusion. Je suis trop rustre pour une femme comme elle. Toi, tu sais t’y prendre.
Et en singeant le léger accent britannique d’Andrew, Magnier déclama :
— « Rien ne viendra distraire nos papilles de vos délices » ; « Après vous, chère madame » ; « Que nenni, je n’en ferai rien » ; « Votre choucroute est un ravissement »…
— Tu te moques de moi ?
— Ton compatriote Sherlock n’aurait pas mieux déduit…
— Je vais mettre ça sur le compte de ta blessure.
— Mets ça sur le compte de ma nullité. J’ai pas le niveau pour intéresser Odile.
— Ce qui signifie que tu aimerais bien ?
Magnier se détourna. Blake n’insista pas. Les deux hommes firent quelques pas ensemble avant d’aller voir où en était Yanis. Ils n’échangèrent plus un mot, sauf pour s’occuper du petit. Philippe eut deux ou trois gestes incohérents comme il en avait parfois depuis sa « chute ». Le soir, Blake retourna vérifier qu’il allait bien. Il trouva Philippe assis devant la télé, rigolant bêtement bien qu’il s’agisse d’un documentaire sur la dramatique montée des eaux en Polynésie. Il l’envoya se coucher. Philippe ne protesta pas. Ce soir-là, contrairement à la nuit d’Halloween, Andrew ne fut pas obligé de lui chanter une chanson pour qu’il s’endorme.
56
— Odile, soyez raisonnable, s’il vous plaît.
— Inutile d’insister. C’est non.
Blake ne désarma pas.
— On ne va pas servir le repas sans vin, et ce n’est pas moi qui peux le choisir. Je suis descendu, et il y en a trop.
— Prenez n’importe quel rouge. Ça ira très bien.
— Je ne comprends pas que vous mettiez autant de soin dans vos plats pour ensuite faire l’impasse sur le vin.