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Un visage anguleux, des rides au silex et des expressions pleines de vitalité : Patricio salua l’avocat sous le regard noir de l’ancien miriste.

— Merci de votre aide, monsieur Roz-Tagle.

— Votre ambassadrice a l’âme sensible, dit-il comme une vérité première, et les mots qui vont avec. C’est pour moi un devoir.

— À la bonne heure… Venez, dit Patricio avec un geste vers l’église, nous serons mieux au frais pour discuter. Cristián est là aussi, qui vous attend…

Fidel remuait dans tous les sens tandis qu’ils retrouvaient la pénombre. Une odeur d’encens flottait entre les bancs vides, un tissu blanc recouvrait l’autel où fumaient des cierges made in China. Le père d’Enrique était assis à la table de la cuisine attenante, la figure du malheur sous ses lunettes de vue malgré les attentions des sœurs.Donata et María Inés avaient préparé le maté pour le conciliabule et rivalisaient de courtoisie envers l’avocat. La première, petite boule d’énergie aux bas défraîchis, s’activait même quand il n’y avait rien à faire, la seconde, gestes de soie et fine mouche, avait dû être reine d’Autriche dans une autre vie. Elles servirent des petits gâteaux tandis qu’ils se regroupaient sur des chaises rempaillées plus ou moins bancales.

Cristián ne disait rien, les bras croisés sur un tee-shirt de Motörhead. Ce n’est pas un avocat qui allait lui ramener son fils. Esteban devina à ses traits métissés ses origines indiennes, ce qui expliquait peut-être sa ressemblance avec l’écrivain Sepúlveda. Les présentations faites, Patricio dressa un bref topo du quartier, encouragé par les sœurs qui dodelinaient de concert. Le constat n’était guère brillant. L’éducation se résumait à une école publique médiocre et obligatoire jusqu’à quatorze ans, la moitié de la population n’avait pas de travail, l’autre se débrouillait sans espoir d’ascension sociale. Taux d’abstention aux dernières élections gagnées par les socialistes : cinquante-six pour cent.

— La dictature était terrible mais au moins les gens de La Victoria étaient solidaires, résuma Patricio. Au bout du compte, la démocratie a apporté des écrans plats, des téléphones portables et la drogue. Victimes ou trafiquants, c’est souvent la seule porte de sortie pour les jeunes du quartier, déplora-t-il.

— J’ai cru comprendre que ce n’était pas le cas d’Enrique.

— Effectivement, confirma le prêtre. Il allait à l’école, comme tous les garçons de son âge. Et les copains que j’ai interrogés n’ont rien remarqué d’anormal dans son comportement, ajouta-t-il en prenant son père à témoin. À part son chagrin d’amour avec Sonia, une petite copine de sa classe, mais c’était avant l’été, je crois ?

Cristián acquiesça d’un signe morne, le chien couché à ses pieds.

— Ce n’est donc pas pour elle qu’il a quitté la maison pendant la nuit, avança Esteban.

— Non. Sonia était chez ses parents cette nuit-là, répondit Patricio, qui avait mené l’enquête.

— Aucune idée de la personne avec qui Enrique avait rendez-vous ?

Cristián secoua la tête.

— Non…

— Une possibilité qu’on cherche à vous atteindre à travers votre fils ?

— Que voulez-vous dire ? s’étonna le rédacteur.

— Señal 3 a le don de s’attirer des ennemis, si j’ai bien compris. Vous avez pu blesser des susceptibilités… Pas de gros travaux ou bouleversements urbains prévus dans le quartier, d’intérêts que vous auriez pu mettre en cause ?

On se regarda, guère convaincus.

— OK. Et les autres victimes, reprit l’avocat, vous avez des infos ?

— Oui.

Patricio s’était rendu chez les parents de Juan Lincano, un jeune Mapuche trouvé mort un jour avant Enrique. La famille vivait à six entassée dans un baraquement de briques mal cimentées sans chauffage ni eau courante, quatre enfants qui n’étaient plus que trois et un couple qui survivait de commerce informel. Le raccordement à l’électricité, l’humidité, le poêle où l’on cuisinait, la maison familiale laissait l’impression d’un courant d’air empoisonné. Juan avait contracté une pneumonie deux ans plus tôt, mal soignée, et sa cadette avait failli mourir peu après sa naissance. Pour le reste, les parents semblaient eux aussi dépassés par les événements ; ils ne savaient pas si leur fils aîné se droguait, comment il avait pu s’en procurer, ce qu’il faisait la nuit dehors — on avait découvert son corps un matin en bordure du parc, à la sortie de la población… Le curé, increvable, avait arpenté les rues pour convaincre les autres familles de victimes de se fédérer, mais eux non plus n’avaient pas confiance dans les carabiniers. Personne n’avait oublié que les assassins d’André Jarlan avaient couvert la Bible qu’il lisait au moment de sa mort avec une feuille de chou de l’opposition dans l’espoir de maquiller leur bavure, que des jeunes disparaissaient toujours dans les commissariats du pays. Esteban écoutait, réprimant son envie de fumer devant son maté refroidi.

— On a trouvé de la drogue dans les poches des ados ? demanda-t-il.

— Pas à ma connaissance, rétorqua Patricio.

— Une paille, ou une pipe, qui étayerait l’hypothèse d’une série d’overdoses ?

— Non… Non.

Les sœurs étaient d’accord.

— Vous vous êtes renseignés auprès de la police ? poursuivit Esteban.

— Ils ne nous tiennent pas au courant de l’enquête, fit le curé aux fines mains nervurées. Si Gabriela n’avait pas filmé Enrique dans le terrain vague, on n’aurait pas pensé à une affaire de drogue.

— On ne sait pas de quoi sont mortes les autres victimes, corrigea Esteban. L’hypothèse de l’overdose est donc peut-être un cas isolé.

— Quatre décès inexpliqués en moins d’une semaine, il y a quand même de sérieux soupçons, intervint Stefano.

— Les jeunes avaient entre quatorze et seize ans, renchérit sœur María Inés, des proies idéales pour les trafiquants.

— Vous avez vu leurs corps ?

— Non.

— Il y a eu des autopsies ?

— Non. Les médecins qui ont constaté les décès ont conclu à un arrêt cardiaque, répondit Patricio. Faute d’hôpital et de services compétents, la police a rendu les corps aux familles.

La pendule en bois massif posée sur les napperons du vaisselier s’était arrêtée à midi et demi.

— On les trouve où, ces médecins ?

— Ils ne sont pas du quartier, répondit sœur María Inés.

— Ils venaient d’un hôpital du centre, relaya sœur Donata. Je crois…

— Les jeunes d’ici se défoncent à la pasta base, fit Esteban, une drogue bas de gamme qui tue à petit feu. La police a interrogé les dealers ?

— L’enquête suit son cours. C’est ce que m’a dit le chef des carabiniers.

— Vous n’avez pas l’air convaincu, mon père, nota l’avocat.

Patricio haussa ses épaules de héron cendré.

— Disons qu’à La Victoria la police est considérée comme un moindre mal.

Tout le monde à table semblait d’accord sur ce point. Esteban jeta un œil aux pauvres bibelots accrochés aux murs défraîchis, à ces vieilles personnes déprimantes pleines d’espoir.

— Le plus simple serait de leur poser la question nous-mêmes, déclara-t-il. Les dopés courent les rues, n’est-ce pas ?

— Oui, opina sœur Donata avec vigueur. L’après-midi, c’est le seul moment où ils ont l’esprit encore à peu près clair !

Gabriela n’avait pas dit un mot depuis dix minutes. Esteban sentait qu’elle le sondait de loin, renarde dans les fougères.

— Allons voir ces pauvres types, conclut-il, avec une méchante envie de fumer.