À 21 heures, tous les responsables reprirent leur voiture, se promettant de s’appeler mutuellement au fil de la nuit — Erwan acquiesçait mais s’en foutait déjà : il avait passé le relais à un divisionnaire de Versailles, Pierre Sandoval, qui connaissait son boulot.
Il serra des mains, nota des numéros, salua la compagnie comme après un barbecue. Il ne tremblait plus mais ce n’était pas bon signe : il était passé au stade du refroidissement interne — on perd un degré toutes les trois minutes, le cœur se ralentit, les membres ne sont plus irrigués, c’est le temps de la paralysie et des engelures. Erwan se sentait d’autant plus mal qu’il percevait, comme à l’extérieur de lui-même, qu’il ne faisait pas si froid que ça. Ce n’était pas la nuit qui était hostile mais son propre corps.
Par ailleurs, une migraine s’insinuait sous son crâne et ses paupières brûlaient. Depuis deux heures, les jardins n’étaient éclairés que par les gyroleds à éclats, les feux à iode et les rampes des bagnoles et des « boîtes de six ».
Finalement, il rameuta ses gars au pied d’un chêne, près de l’étang, et put enfin organiser sa guérilla personnelle. Ses troupes se limitaient désormais à Tonfa et Favini mais ils connaissaient déjà la vie d’Isabelle Barraire. Ils pouvaient la fouiller de nouveau, voir si un malade mental avait été libéré d’un des hôpitaux où elle avait exercé ou avait été soignée — notamment aux Feuillantines : Chatou n’était qu’à un kilomètre de Louveciennes.
Mais d’abord, Erwan voulait régler une question cruciale :
— Qui prévient la famille d’Audrey ?
— Elle n’avait personne, fit Favini. En tout cas, elle n’en a jamais parlé.
Le Marseillais disait vrai : d’origine slave, Audrey se présentait toujours comme une orpheline et n’avait jamais caché ses années sombres, à la limite de la cloche.
— Vérifiez tout de même.
Les hommes acquiescèrent, sinistres, alors que feuillages et buissons frissonnaient autour d’eux. Leurs pieds s’enfonçaient dans la glaise humide des bords de l’étang.
— La fouille, qu’est-ce que ça donne ? relança Erwan.
— Pour l’instant rien mais les collègues continuent.
Dans un mouvement réflexe, il eut un regard vers la bâtisse : il l’imaginait s’effondrer en un tas de gravats et révéler son secret dans un nuage de plâtre.
— Retournez rue Nicolo. Défoncez la porte, raflez tous les dossiers des patients. Allez aussi rue de la Tour. Collectez tout ce qui pourrait nous renseigner sur Katz. À chaque fois, vous y allez avec un serrurier et une escouade, une balle dans le canon. Plus question de prendre le moindre risque. Je n’exclus pas que notre client se soit planqué dans un de ces apparts.
— Je comprends pas, intervint Tonfa, il aurait les clés ?
Erwan s’abstint de répondre — aucune certitude.
— Repassez aussi au crible ses appels, ses messages.
— Isabelle Barraire n’avait plus d’abonnement, répliqua Favini.
— Je parlais du compte de Katz.
— On a déjà vérifié : tous les appels concernent ses patients.
— Je parle français ou quoi ? L’assassin peut être l’un d’eux ! Je suis certain qu’elle a soigné ce fêlé.
Favini haussa les sourcils. Tonfa risqua :
— On a aucune commission pour…
Le mal de tête, de plus en plus lancinant. Ces lumières, nom de dieu…
— Une fois pour toutes, notre commission, c’est notre délai de flagrance. Les précautions, c’est fini. On entre partout, on fouille où ça nous chante.
— La famille de Barraire va…
— Je les emmerde. Isabelle planquait un cinglé dont le nom se trouve dans ses dossiers.
À cet instant, un des flics de la brigade de Rueil arriva, gants de latex et traits tirés, tendant un objet :
— On a trouvé ça dans la cave, planqué sous la chaudière.
Erwan enfila de nouveaux gants et saisit la curiosité. Une statuette sculptée dans de la boue représentant un personnage d’une vingtaine de centimètres de hauteur, dans le style naïvo-expressionniste africain. Le fétiche était hérissé de clous rouillés et de tessons de verre.
Un nkondi tout juste sorti des mains de son créateur. Une effigie qui avait valeur de signature.
Un silence mortifié accueillit la trouvaille. Pour Tonfa et Favini, c’était comme si on les replongeait dans un cauchemar qu’ils s’efforçaient d’oublier depuis deux mois.
Pour Erwan, c’était différent : il ne s’était jamais réveillé.
S’il lui fallait une preuve du pire, il la tenait entre ses doigts. Un nouveau candidat à la succession du tueur du Katanga. Ou, encore plus fou, Thierry Pharabot en personne, revenu d’entre les morts.
— Fous-moi ça dans un sac à scellés, ordonna-t-il au flic de Rueil.
L’OPJ disparut. Les deux autres se taisaient. Leurs visages s’incrustaient dans l’obscurité, au rythme des avertisseurs lumineux : bleus, blancs, orange…
— Donnez-moi une seconde.
Il s’écarta et composa le numéro du lieutenant-colonel Verny. Le gendarme eut à peine le temps de décrocher qu’Erwan exigeait un point sur les interrogatoires du personnel et des patients de l’UMD Charcot.
— Pour l’instant, rien. On a auditionné environ la moitié de…
— Vous y êtes encore ?
— Non, tout le monde est rentré chez soi. Il est plus de 21 heures. On y retourne demain. Le professeur Lassay est plutôt conciliant et…
— Vous foncez là-bas et vous le foutez en garde à vue. Maintenant.
— Quoi ? Pour quel motif ?
Erwan eut un ricanement de cinglé :
— Disons : dissimulation de preuves, entrave à la bonne marche de l’enquête, faux témoignage et, pourquoi pas, kidnapping et usurpation de cadavres.
— Je comprends rien à ce que vous racontez.
— Pas grave. Gardez-le-moi au frais.
— Vous allez revenir ?
— Chopez-le cette nuit. Je vous rappelle demain matin pour vous dire quand j’arrive. Foutez-le au trou, nom de dieu !
Il raccrocha en se disant que, malgré les nombreuses incohérences de l’histoire, une logique pointait. Tout ramenait à l’UMD Charcot. Isabelle Barraire y avait été soignée au début des années 2000 avant d’y exercer. Thierry Pharabot y avait — soi-disant — fini ses jours en 2009. Quatre cinglés y avaient volé — ou cru voler — les cellules du tueur en série. Un disciple ancien du nganga — Kripo — avait rôdé autour du site jusqu’à se prendre lui-même pour son mentor.
Au cœur de l’UMD, Pharabot rayonnait. L’étoile noire autour de laquelle gravitaient les autres planètes. La concrétion d’instincts primitifs et de pulsions meurtrières qui attirait les mauvaises volontés comme un aimant les particules de fer.
Au plus profond de lui, Erwan sentait cette attraction. Ce sombre magnétisme qui ordonnait toute l’affaire.
Il revint vers ses hommes, en trébuchant contre des mottes de terre. Il avait l’impression de descendre d’un simulateur de vol.
Il trouva tout de même quelques restes de sang-froid pour demander à Tonfa :
— Et José Fernandez, tu t’es rancardé sur lui ?
— Qui ?
— Plug. L’infirmier de Charcot.
Le flic se frappa le front, l’air sincèrement désolé :
— Merde, j’ai oublié ! Avec l’histoire d’Audrey, je…
— Fais-le. Maintenant. Je veux lui parler demain matin, qu’il soit en taule, en Bretagne ou sur Mars.
Officiellement, dans la nuit du 23 novembre 2009, Thierry Pharabot était mort d’un AVC. Un médecin de la Cavale blanche était venu rédiger le certificat de décès. À l’aube, José Fernandez et un collègue avaient emporté la dépouille au crématorium de Brest, dans la zone d’activité du Vern. Juste avant l’autodafé, Plug avait prélevé des fibroblastes sur les cuisses du cadavre en vue de greffe de moelle osseuse. Ensuite, l’Homme-Clou était parti en fumée.