Erwan confirma — sa voix était à la fois haletante et épuisée :
— Je sais pas ce que ce connard cherchait… Faire toute cette route avec moi pour finalement disparaître au dernier moment. Il aurait tout aussi bien pu prendre un avion avec sa valise pour l’Europe.
Morvan, lui, devina son plan : la mort d’Erwan lui aurait servi d’écran de fumée pour disparaître — rien de mieux que le décès d’un Français pour détourner les regards. Quant aux Tutsis, ils auraient été forcés de passer ce fric en profits et pertes. Putain de nègres… L’Art de la confusion restait à écrire, par un Sun Tzu africain.
— Le Vintimille ?
— Il n’a pas attendu.
Morvan rit avec férocité :
— Eh bien ma poule, t’as de la chance que je sois en route pour te récupérer.
— Quoi ?
— Tu crois que je vais te laisser te faire bouffer par ces sauvages ?
— Épargne-toi cette peine. J’ai appelé Pontoizau, le chef d’état-major de la MONUSCO à Lubumbashi. On va m’exfiltrer dans quelques heures.
Pas si bête : dans la jungle katangaise, l’ONU, malgré le fait qu’on leur donnait des millions pour ne pas bouger, était la seule entité à qui on pouvait se fier. Morvan n’avait vu qu’une seule fois le Québécois : un gars taillé comme un coffre-fort avec une tête de riz au lait, parlant un charabia incompréhensible. Aucun moyen de savoir ce qu’il valait : on jugerait sur pièces.
Tout en réfléchissant, il admirait le paysage. Le hors-bord fendait les flots, dessinant deux ailes d’écume dorées de part et d’autre de l’étrave. Toute la nuit, il avait attendu ce moment : le lever du jour. La brousse, à perte de vue, crépitant dans une pulvérulence féerique.
— À quelle heure vont-ils débouler ?
— Dans la matinée. En hélico. Ils doivent m’appeler.
Pontoizau ne prendrait pas un Puma — trop lourd, trop bruyant —, ni un Apache ou un Tigre — trop agressifs. Plutôt un Dauphin qui donnerait à sa mission des allures de sauvetage en mer. Dans tous les cas, cela faisait cher pour un petit con qui s’était fourvoyé en zone de guerre. Sans compter qu’un allumé du RPG pouvait les prendre pour cible — sur le sol katangais, toutes les humeurs étaient possibles.
— Où es-tu planqué exactement ?
— Dans une souche.
Morvan s’esclaffa — ne jamais bouder son plaisir face à la dérision africaine.
— Tu bouges plus. Je serai à Lontano en milieu de matinée.
— Papa, j’apprécie ton effort mais tu peux retourner d’où tu viens.
— Je crois pas que tu sois en position de discuter.
— Je te dis que Pontoizau…
— On sera pas trop de deux pour te torcher le cul. Tu restes où t’es et tu m’attends tranquillement.
— Non. J’ai encore quelqu’un à voir sur l’autre rive.
Faustin Munyaseza.
— Tu serais un chien, y a longtemps qu’on t’aurait piqué. Quand tu vas t’arrêter, nom de dieu ? Tu crois que tu peux jouer au petit Maigret, vent du cul dans la plaine, pendant que les obus sifflent de partout ? Que des hélicoptères à plusieurs millions d’euros pièce se déplacent pour toi et que ton pauvre père vogue dans ta direction sur sa pirogue de merde ?
Erwan rit à son tour : le contraste entre les moyens de la MONUSCO et ceux de son père paraissait l’amuser.
— Encore une fois, j’apprécie ta volonté de…
— Qui est ton témoin ? demanda Grégoire pour la forme.
— Méphisto, le chef des Interahamwe. Je pense que le nom te dit quelque chose.
— Tu crois que tu vas en tirer quelque chose ? fit-il sans relever.
— Ça vaut le coup d’essayer.
— Comment tu comptes le trouver ?
— Je suivrai les cadavres.
— Et pour traverser le fleuve ?
Erwan ne répondit pas, réalisant sans doute l’absurdité de sa situation. Mais Morvan ne misait pas trop sur cette dernière difficulté : cette tête de bois allait encore se démerder.
— Je te conseille de rester planté dans ta souche, insista-t-il. Ne force pas ta chance. T’es déjà largement hors forfait.
Soudain, la pirogue ralentit. Ils s’engageaient sous une voûte de feuilles. Au raffut du moteur s’ajoutaient les hurlements des singes, les sifflements des oiseaux. Après les bras ouverts de Dieu, on pénétrait chez lui : dans la cathédrale. Architecture en ogives, vitraux au faîte des cimes, senteurs d’encens qui montaient de l’écorce en décomposition. La puissance de l’Afrique, quand elle passait ainsi de l’immense à l’intime, des ciels abyssaux aux lueurs de confessionnal, vous serrait la gorge. En Europe, on lisait l’avenir dans les lignes de la main. Ici, dans les nervures des feuilles.
— J’ai lu ton dossier, papa…
Le ton d’Erwan était grave, presque solennel.
— Quel dossier ?
— Celui de De Perneke.
Grégoire avait toujours su que ce document existait — il l’avait cherché durant des semaines, des mois après la fuite du salopard. Il en avait conclu que le Belge était parti avec. Une erreur de plus…
— Et alors ? demanda-t-il d’une voix atone.
— J’ai lu l’histoire de Champeneaux.
Morvan se concentra sur le paysage pour ne plus entendre. La pirogue avait retrouvé le soleil. Elle semblait s’envoler vers la lumière, comme dans une toile de Chagall. Il plissait les yeux face à la brûlure cuivrée. D’un coup, il réalisa que son fils s’était tu.
— Ne bouge pas de ta planque, répéta-t-il. Je viens te chercher.
Il raccrocha et baissa les yeux, se laissant envahir par le staccato du moteur et le bruissement des flots. Il sentait les vibrations lui passer dans les nerfs, l’odeur de l’essence s’infuser dans sa peau, l’écume lui fouetter le visage… Il allait la jouer à la Salvo. D’une pierre (au moins) deux coups : récupérer son fils et tuer Méphisto au nom du bon vieux temps. Le Hutu n’était pas seulement un témoin gênant mais aussi une pure ordure qui avait des centaines de morts sur la conscience. « Un Hutu de moins, une fleur de plus », disait un proverbe tutsi.
Il réalisa que le fleuve avait changé. Les flots étaient maintenant noirs comme un courant de goudron chaud et fumant. L’écume d’un beige sale paraissait souiller la rétine. Il releva la tête : les orages du matin arrivaient, lent cortège d’idées sombres et de présages à la Cassandre.
Il ne craignait pas de mourir. Seulement d’être jugé.
Erwan, que sais-tu au juste ?
66
Erwan avait trouvé un nouveau sentier au bord du fleuve, toujours protégé par les rangs serrés des hautes herbes. Parfois il pataugeait à mi-cheville dans des mares de vase, d’autres fois la latérite retrouvait sa consistance rouge et glissante. L’air n’était plus qu’un brouillard d’eau. Sous sa capuche, il conservait les yeux baissés, attentif à l’endroit où il mettait les pieds, et discernait par moments sur sa gauche les gouttes qui crépitaient à la surface du fleuve.
Depuis qu’il s’était mis en route, il n’avait pas aperçu de pirogue ni croisé quiconque. Salvo lui avait raconté que jadis, un bac permettait de passer d’une rive à l’autre, mais c’était avant le conflit. Comment espérer franchir le fleuve à présent ? Erwan en était là de ses pauvres conjectures quand il entendit du bruit derrière les roseaux.