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D’instinct, ses mains se resserrèrent sur sa Kalach. S’approchant sans bruit, il aperçut la poupe d’une pirogue légère taillée dans un tronc, équipée d’un moteur Enduro Yamaha 45 flambant neuf. Exactement ce qu’il lui fallait. Un pas encore et il eut besoin de quelques secondes pour bien saisir ce qu’il voyait.

Un Noir achevait ses préparatifs, vérifiant son chargement, l’hélice du moteur, les réserves de carburant. Il venait d’enfiler un gilet de sauvetage orange — idéal pour servir de cible des deux côtés du champ de bataille mais sans doute ne savait-il pas nager.

Ce bon vieux Salvo, fin prêt pour le grand départ…

Erwan se plaça dans l’axe du canot et arma d’un coup sec son fusil. Le Banyamulenge sursauta et manqua de tomber à l’eau.

— Patron, gémit-il en levant les bras.

— Ta gueule.

— J’ai pas pu faire autrement, j’ai…

— Ta gueule, je te dis.

Monter à bord sans glisser. Anticiper l’oscillation de la pirogue. Ne pas lâcher le Black des yeux.

— Patron, implora l’autre, toujours les mains en l’air. J’peux t’expliquer.

— Tu me raconteras ça en route.

— En route ?

Erwan était parvenu à grimper dans la barcasse.

— On va en face.

— Patron, c’est pas bon du tout, là. Les mortiers, ça va reprendre, ou bien…

Erwan s’assit parmi les sacs de Salvo, dont la fameuse valise. D’un geste, il lui ordonna de se mettre en place — à l’arrière, à la barre.

— Démarre.

Salvo s’activa en maugréant alors qu’Erwan voyait soudain la possibilité de réussir ce nouveau coup.

Une fois le moteur parti, le Noir commença à se justifier :

— J’avais pas prévu de te laisser, patron, je…

— Le fric, d’où il vient ?

— J’ai pas les noms, j’te jure. Les grandes compagnies veulent du coltan.

— Aucun rapport avec les armes ?

— Non. J’touche pas à ces trafics.

— T’étais pourtant au courant de la livraison.

— J’en ai entendu parler en route. C’est ça qui m’a donné l’idée.

— Quelle idée ? De me laisser crever chez les Tutsis ?

— Patron, à la guerre comme à la guerre. Quand j’ai compris que ça allait péter, j’me suis dit : Salvo, il est temps de te mettre à ton compte.

— Quel compte ?

— Ma propre mine, mes propres P-DG.

La misère de l’Afrique : personne ne songe à changer le système — violence, corruption, barbarie à tous les étages. Chacun vise au contraire à l’utiliser pour se tailler une place au soleil.

— Tu mens : même cette pirogue prouve que tu avais prévu ton coup.

— J’l’ai achetée hier. J’te jure !

— Avec un moteur pareil ?

— Piqué aux mines, chef.

— Pourquoi t’es pas parti cette nuit ?

— Les patrouilles, papa. Ça a pas arrêté, des deux côtés…

Salvo plissait le front avec gravité pour donner plus de crédit à ses paroles.

— Et moi ? Ça te faisait pas chier de me laisser les mains vides parmi ces bouchers ?

Le Banyamulenge secoua la tête avec véhémence — il pilotait sans pousser le moteur pour limiter son bruit. Ils naviguaient maintenant à découvert : des cibles parfaites. Erwan se cala au fond de la coque afin d’être moins visible. Salvo se tenait courbé comme s’il portait sur son dos les nuages qui refusaient de quitter le ciel.

— Patron, les Blancs, y s’en sortent toujours. Nous, comme on dit chez nous, quand Dieu nous a créés, y faisait nuit…

L’abattre au beau milieu du fleuve, le courant ferait le reste. Mais le bruit de la détonation attirerait tous les regards. En fait, le problème était ailleurs : Erwan n’était pas un tueur au sang froid, c’était plutôt le sang qui le tuait à petit feu depuis le début du voyage…

— Tes projets, c’est quoi au juste ?

— J’te dis : acheter des soldats et prendre une mine. Un p’tit bizness bien tranquille.

— Dans ce chaos ? s’étonna Erwan.

— Un jour, la guerre va s’arrêter et j’aurai les poches pleines.

Salvo avait repris de l’assurance et accompagnait ses phrases de grimaces qui lui tenaient lieu de ponctuation.

— Mon père, il t’a payé ?

— Pas beaucoup, chef. Pas beaucoup. Je devais juste t’aider.

— M’aider ou me freiner ?

— Patron, rit-il malgré lui, j’ai fait c’que j’ai pu…

Erwan finit par sourire. On aurait pu croire que dans ce monde en sursis, chaque instant se savourait avec intensité. Au contraire : la vie ici était d’une légèreté déconcertante, une monnaie qui se dévaluait à chaque seconde.

— Pourquoi tu veux aller là-bas ? reprit Salvo, l’air inquiet.

— Je dois voir quelqu’un.

— Qui ?

Toujours recroquevillé entre les sacs et les bidons d’essence, Erwan attrapa ses jumelles et observa la rive d’en face : rien ne bougeait. Il distinguait seulement des casemates grillées, des arbres arrachés, une jungle déchiquetée. Les Tutsis, avec leurs missiles, avaient fait pas mal de dégâts eux aussi. Sous ces ruines fumantes, il devinait l’autre partie de Lontano — les anciens ghettos des mineurs, bidonvilles qui paraissaient avoir mieux résisté aux années et à la jungle.

— Faustin Munyaseza, finit-il par répondre en baissant ses jumelles.

— Méphisto ? Mais t’es pas possible ! C’est le chef des Interahamwe !

Le ciel s’était dégagé et cette immense ouverture d’azur, d’un coup, le réconforta. Il comprit ce qui lui réchauffait le cœur : le dossier qu’il avait lu et relu sur les origines de son père. Cette enfance sous le signe de l’horreur conférait à Grégoire la dernière chose qu’Erwan pensait pouvoir lui accorder : des circonstances atténuantes.

67

Depuis son appel à son fils, Morvan était pris d’hébétude. L’orage n’avait pas encore purgé le ciel et les nuages compressaient l’atmosphère au point d’en faire monter la température à un degré infernal. D’après les calculs de Cross, ils seraient bientôt à Lontano.

Dire que Grégoire reconnaissait les lieux aurait été mentir : des légions de saisons avaient tout recouvert d’une végétation uniforme. Juste retour des choses : cette brousse avait toujours été là, avant et après le bref rêve de conquête du Blanc. D’une certaine façon, l’homme noir, avec ses guerres, ses pillages, sa violence, participait à l’ordre immuable de la nature : rien ne devait pousser ici à l’exception de cette forêt exubérante, de ce vert tendre qui se nourrissait de lui-même.

Champeneaux… Il murmurait ce nom sans vraiment se souvenir des détails. Ces syllabes n’évoquaient plus qu’un magma confus, un tissu d’atrocités avec lesquelles il avait dû, bon an mal an, négocier durant toute son existence. Qu’un de ses gosses ait pu soulever cette pierre, découvrir les monstruosités qui s’agitaient dessous, voilà qui faisait mal. Allait-il devoir le tuer lui aussi ? Il avait plutôt atteint son point limite : toute sa vie, il avait détruit ce qui pouvait réveiller le passé. Maintenant, son fils s’y mettait aussi et cela sonnait la fin de son effort dément, pathétique, pour renier ses origines.

La pirogue descendait toujours le fleuve. Une nuit avec ce moteur dans le cul, il en avait le fond de la culotte qui vibrait.

L’Iridium sonna dans sa poche. Erwan ? Loïc.

— T’es dans l’avion ? demanda-t-il aussitôt, se concentrant sur la situation à Florence.