— Non.
— Je t’avais dit que…
— J’ai du nouveau.
Morvan n’attendait rien de bon non plus de la part du cadet. Si Erwan creusait trop, Loïc creusait de travers.
— Le deuxième gars du dernier rendez-vous de Giovanni, enchaîna le gamin. Le complice de Balaghino.
Morvan mit quelques secondes pour envisager à nouveau cette scène improbable : le ferrailleur en conciliabule dans un sous-bois, avec des mafieux et quelques gros bras, à propos d’un trafic d’armes au Congo. Tout ça pour ça…
— Et alors ? grogna-t-il.
Loïc se lança dans des explications alambiquées où il était question d’un maître d’hôtel, d’une voiture de courtoisie de…
— Abrège.
— Tôt dans la matinée du lundi 12 novembre, la Villa San Marco a prêté une Maeva. On a vérifié : c’est bien le numéro d’immatriculation de la voiture aperçue par le maître d’hôtel dans le sous-bois.
Cette histoire de trafic d’armes, Morvan n’en avait finalement rien à foutre. Toujours les mêmes crapules, la même course dérisoire au pognon…
— À qui ? demanda-t-il tout de même.
— Un dénommé Danny Pontoizau. C’est assez étrange, il a donné une adresse à New York mais selon le concierge, il parlait anglais avec un fort accent français ou quelque chose de ce genre.
D’un coup, Morvan ne perçut plus le moteur du bateau ni les écailles lumineuses du fleuve. Une sorte d’éclair noir l’éblouissait.
— T’es en train de me dire que Pontoizau est mouillé dans la livraison du Katanga ?
— Tu le connais ?
Au fond, rien d’étonnant : le Canadien était le mieux placé pour équiper les chefs de guerre dans le Nord-Katanga. Déjà sur le terrain, armé jusqu’aux dents, il avait dû détourner quelques stocks. Dans le bourbier africain, pas si compliqué…
— C’est qui ? braillait Loïc au téléphone.
Les interférences, ajoutées au bruit du moteur, faisaient que Grégoire ne l’entendait plus — à moins qu’il n’ait plus envie de percevoir quoi que ce soit. Balaghino, Pontoizau… Montefiori aurait ironisé : « Avec des amis comme ça, plus besoin d’ennemis… »
— Accélère ! ordonna-t-il au pilote.
Erwan avait appelé à l’aide le dernier homme sur la planète susceptible de l’aider. Soit Pontoizau allait le laisser crever sous les bombes, soit il se déplacerait en personne pour faire le boulot. Après tout, Erwan était en train d’enquêter au cœur même de son trafic, interrogeant ses principaux clients : Esprit des Morts et Méphisto.
Tout bien considéré, l’officier de la MONUSCO opterait pour la solution la plus sûre. Pas question de prendre le moindre risque avec ce Français qui fourrait son nez partout. Il allait débouler en hélicoptère et détruire celui qui pouvait l’expédier en cour martiale. Et ce con d’Erwan qui l’avait contacté avec son Iridium localisable…
Pendant que Loïc continuait à s’énerver dans le combiné, Morvan se livra à une brève reconstitution des faits, furieux de n’y avoir pas pensé plus tôt. Pontoizau était le tueur à la scie circulaire. Il devait avoir un deal avec Nseko, le directeur de Coltano (jamais en retard d’une magouille). Les choses avaient mal tourné et le Québécois l’avait éliminé de manière à faire croire à un règlement de comptes entre Noirs. Le différend était remonté jusqu’à Montefiori lui-même, Pontoizau avait continué sur sa lancée, secondé cette fois par Balaghino himself. En poussant un peu, Mumbanza, le successeur de Nseko, devait être aussi dans le coup, ainsi que son adjoint tutsi, Bisingye. Grégoire ne devait d’être vivant qu’à son manque de perspicacité. Tant qu’il garderait la tête enfoncée dans ses mines comme une autruche, il aurait la vie sauve…
— Je compte remonter maintenant à ce type et…
— Loïc, va surtout reprendre ton avion dare-dare et rentre à Paris.
— Tu m’emmerdes avec tes ordres. J’ai passé l’âge de me faire cornaquer.
— Tu ne soupçonnes pas où tu as mis les pieds.
— Qui est Danny Pontoizau ?
Morvan soupira :
— Le chef d’état-major de la MONUSCO, chargé du maintien de la paix dans le Haut-Katanga. On peut dire qu’il a le sens de la contradiction.
— C’est lui qui vend les armes ?
— Laisse tomber. Prends tes enfants et ta femme…
— Mon ex-femme.
— Barrez-vous et ne vous retournez pas. Si Balaghino apprend que tu fouines de son côté, tu auras des ennuis. Sérieux, les ennuis.
Les crachotis viraient au larsen. Pas l’idéal pour faire la leçon à son fils mais Loïc avait dû en capter la substance. Pour preuve, sa réponse complètement à côté de la plaque :
— Le problème avec toi, papa, c’est que tu t’es trompé d’époque. Il Padrino, c’est fini. Y a des lois, des flics, des structures d’État. D’ailleurs, les Montefiori sont intouchables.
— Demande à Giovanni ce qu’il en pense.
— Je vais…
— Rentre à Paris et mets ta famille à l’abri. Si tu veux jouer au justicier antimafia, reviens seul dans l’arène.
L’argument parut faire mouche mais la voix de Loïc se perdit dans de nouveaux parasites. Il n’y avait plus qu’à prier pour que son gamin reprenne son vol au plus vite, avec ses enfants sous le bras.
Morvan raccrocha et cracha au pilote :
— Je t’ai dit d’accélérer !
Erwan : pas de connexion. Nouvel essai : rien. Putain de merde… À ce rythme, il atteindrait Lontano dans moins de quarante minutes. À temps pour éviter le pire ?
— Afrique, murmura-t-il, douce Afrique…
68
Elle était venue ici quand elle était petite — pour voir son père. Puis plus grande — pour venir chercher son frère. Le fameux 36 — pas de quoi se rouler par terre. Des couloirs exigus, des bureaux qui ressemblaient à des placards, des grappes de câbles collés au plafond. Retirez les flics de légende et les affaires mythiques, ne restait qu’une vulgaire officine administrative.
Elle se dirigea vers la Brigade criminelle — escalier A, troisième et quatrième étages — et chercha le bureau d’Audrey qui lui avait ordonné de rappliquer en fin de matinée. Gaëlle était venue à pied depuis le 8e arrondissement, obligeant les deux colosses à la suivre au pas — et à bonne distance. Ils auraient pu la conduire en voiture mais elle voulait exsuder sa frousse de la nuit précédente.
Pas moyen de trouver son repaire. Enfin, on l’orienta vers une salle de groupe où Audrey l’attendait. Bref salut, aucun sourire : assise à contre-jour face à son ordinateur portable, l’OPJ était enveloppée d’une auréole trouble, couleur de pierre et de pluie.
Gaëlle s’installa en face d’elle, refusa le café qu’on lui proposait et attendit la suite. Audrey avait travaillé sur les techniques d’embaumement, les produits utilisés par les thanatopracteurs, les sociétés spécialisées dans cette discipline. Visiblement, elle se consacrait désormais exclusivement à cette enquête.
Mais pourquoi n’a-t-elle pas encore arrêté Éric Katz ?
— En général, continuait la fliquette, on injecte des produits biocides, comme le formol, par la carotide, associés à des fluides d’embaumement. Ce n’est pas si compliqué et…
— Qu’est-ce que tu fous ? la coupa Gaëlle. Dès qu’on a un indice, une preuve, tu recules. Depuis deux jours, on accumule les trucs chelous sur Éric Katz et t’es pas foutue de lancer une vraie enquête.
Audrey se leva, ouvrit la fenêtre et se roula une cigarette.
— Combien de fois je dois te le répéter ? Pour démarrer une investigation en bonne et due forme, il faut une saisine du parquet, et avant ça une plainte ou un crime avéré. Pour l’instant, je n’ai rien.