— Qui a tué papa ?
— Le coupable n’est plus de ce monde, si ça peut te soulager.
— Tu l’as eu ?
— Oui.
— Qui c’était ?
— Un colonel tutsi passé du côté de l’armée congolaise.
— Comment s’appelait-il ?
— Qu’est-ce que ça peut te foutre ?
— Donne-moi son nom.
— Laurent Bisingye.
— Il était aux ordres de qui ?
Erwan soupira et attrapa une chaise. Loïc qui voulait apprendre à tirer, la frangine qui projetait une blitzkrieg contre le Katanga. D’une certaine façon, cet accueil lui faisait chaud au cœur : toujours aussi cinglés.
— Tout ça s’est passé à sept mille kilomètres d’ici, soupira-t-il. En pleine guerre, dans un monde que tu ne soupçonnes pas.
— Qui est derrière le Tutsi ?
— Des siècles de haine, deux décennies de guerre et cinq millions de morts.
— Réponds à ma question.
Il fixa la Seine à travers les fenêtres grillagées (elles l’étaient toutes à l’étage depuis le suicide de Richard Durn en 2002). Comparé aux flots noirs du Lualaba, le fleuve parisien lui rappelait plutôt la gargouille de Briançon.
— Je pense que Bisingye a agi pour le compte d’un dénommé Trésor Mumbanza, capitula-t-il. Un général luba du Katanga devenu le directeur de Coltano après la mort de Nseko. Un homme qui a de fortes ambitions, financières et politiques.
— Pourquoi a-t-il fait tuer papa ?
— Je viens de te le dire : le fric, le pouvoir. Nseko était mouillé dans un trafic d’armes qui a mal tourné. Il s’est fait descendre en septembre dernier. Mumbanza a pris sa place à la tête de Coltano. En même temps, il a entendu parler des nouveaux gisements. Il s’est dit qu’il pouvait faire d’une pierre deux coups : se débarrasser du fondateur historique de la boîte et mettre la main sur les filons.
Erwan surprit une lueur de remords dans les iris couleur de givre bleuté de sa sœur. C’était elle qui avait balancé le tuyau sur les mines, provoquant une réaction en chaîne désastreuse et précipitant la décision de Morvan de se rendre au Katanga. Tout était de sa faute. C’est du moins ce qu’elle devait penser…
En réalité, elle n’y était pour rien. Pas plus que lui-même. Personne n’aurait pu influencer le destin de Morvan — surtout pas le dernier modèle : soixant-sept ans, cent kilos et quelques, quarante ans de magouilles africaines et de barbouzeries sanglantes. Un train d’acier, chargé d’idées noires, lancé à pleine vitesse dans l’enfer congolais.
— Papa, il trempait dans le trafic d’armes ?
— Pas du tout. Mumbanza non plus d’ailleurs. Tout est affaire d’opportunités.
Gaëlle semblait enregistrer chaque élément dans un compartiment particulier de son cerveau. Que mijotait-elle ?
— Mumbanza, il vient parfois à Paris ?
— Je préfère pas répondre.
— Il vient ou non ?
— Tu veux l’interviewer ? Lui faire la peau ? Le remercier ?
Elle ne répondit pas, boudeuse. Erwan se leva et commença à marcher le long des fenêtres. Il se sentait oppressé et malgré ses pulls, frissonnait toujours.
— Il vient régulièrement à Bruxelles, répondit-il enfin. Selon papa, c’est un gros queutard qui aime la chatte blanche et qui a ses habitudes en Europe. Qui sait, tu l’as peut-être rencontré dans ton boulot.
— Connard.
Il regrettait sa dernière réflexion mais elle avait le don de le foutre en rogne.
— Excuse-moi, fit-il plus calmement. Mais ne te mêle pas de ces histoires.
— Je suis pas assez grande pour comprendre ?
— C’est un autre monde. Un monde que papa connaissait bien et dont, tacitement, il acceptait les règles. Je sors de ce cauchemar et je vais tout faire pour l’effacer de ma mémoire.
— Mumbanza a ses habitudes à Paris, oui ou non ?
Erwan se planta devant elle, mains dans les poches.
— Merde, quand est-ce que tu vas t’arrêter ? explosa-t-il. T’en as pas marre de nous emmerder ? Les seuls répits qu’on a eus, c’est quand t’étais à l’asile !
Trop tard pour rattraper ce nouveau dérapage. Comment en arrivaient-ils là à chaque fois ? Irrécupérables.
— T’as toujours pas répondu à ma question, siffla-t-elle entre ses dents serrées.
— Mais j’en sais rien, moi ! Avant d’aller au Katanga, j’ignorais même son existence.
À ce moment, il comprit ce qui était en train de se passer. Dans ce naufrage, chaque Morvan allait s’accrocher à un morceau de l’épave. Lui à la moindre procédure qu’il pourrait glaner au 36. Son frère à son sevrage et à un pseudo-entraînement au tir. Gaëlle à un obscur projet d’enquête sur Mumbanza. Tout ça pour ne pas crever. Seule Maggie se laisserait couler à pic.
— T’en fais pas, ajouta-t-il finalement en s’accroupissant à sa hauteur. Il va y avoir une enquête. Mumbanza va tomber : Kabila ne le soutiendra pas. Il sera déchu de ses fonctions chez Coltano. Il n’aura plus aucune chance sur le terrain politique. Il se fera arrêter et même extrader, pourquoi pas. Dans ce cas, le TGI le foutra sur le gril pour un tas d’autres crimes. Papa, c’est le mort qui cache le charnier.
Gaëlle sortit une cigarette en silence. La salle était non fumeur mais ce qu’Erwan concédait aux assassins en passe d’avouer, il pouvait l’accorder à sa petite sœur.
— Et toi, reprit-elle après avoir soufflé une bouffée, tu vas rester les bras croisés ?
— Ce n’est plus mon problème.
— On te les a coupées là-bas ou quoi ?
Il se releva et balaya la fumée d’un geste agacé. Le périmètre de sécurité spécial Morvan : des insultes, des provocations, mais pas l’ombre d’un partage ni d’une parole de solidarité.
— Parle-moi plutôt d’Isabelle Hussenot, ordonna-t-il pour changer de sujet.
Elle eut un bref haussement d’épaules puis exhala encore un nuage de fumée, comme une bulle de bande dessinée résumant son épuisement, son dégoût, son amertume.
— Je l’ai connue sous le nom d’Éric Katz. Elle se faisait passer pour un psychanalyste.
— Comment l’as-tu rencontrée ?
— Pas moyen de me rappeler. Je l’ai consultée pendant une année environ, entre 2010 et 2011.
— Et tu l’as recontactée récemment ?
— Non. C’est lui, enfin elle… qui m’a téléphoné. Elle voulait soi-disant prendre de mes nouvelles.
Gaëlle lui raconta alors une curieuse histoire, en la ponctuant de gestes nerveux et de panaches de Marlboro. Un psy qui l’invitait à dîner, fouillait dans son sac, se rendait à l’aube dans un caveau… Pas de quoi fouetter un chat.
Avec Audrey — elle ne perdait rien pour attendre, celle-là —, elles avaient forcé son cabinet et découvert un book archivant tous les articles sur l’Homme-Clou parisien ainsi que les coordonnées d’Anne Simoni et de Ludovic Pernaud, inscrites dans un agenda et datées d’avant les meurtres. Anne était même une patiente de la vraie-fausse psy. Pour finir était survenu le fiasco de Beaubourg où l’androgyne avait pris la fuite et percuté une voiture. À l’agonie, Isabelle Barraire-Hussenot avait murmuré : « L’Homme-Clou n’est pas mort. »
Qu’est-ce que c’est que ce nouveau bordel ? Ni les faits ni leur signification — un possible retour du cauchemar de septembre — ne le convainquaient mais il y avait de quoi être troublé.