— Favini, laisse traîner une oreille dans les couloirs et vois ce que tu peux nous ramener à ce sujet. Le point ce soir à 19 heures.
— Et les… enfin, l’enterrement ?
Erwan s’aperçut qu’il avait oublié sa propre priorité : les obsèques de son père.
— Je sais pas encore. Je vous tiens au jus.
Il s’esquiva et claqua la porte pour couper court à toute condoléance.
87
Dix-huit heures, bar de l’hôtel Meurice. Espace intime, lumières brisées, rideaux de velours et tableaux anciens. Que du chic, du bon, du chaud : un nid de confort et de paix pour boire des cocktails, refaire le monde ou se trouver un partenaire pour la nuit.
Aussitôt rentrée chez elle, Gaëlle avait contacté Michel Payol, le maquereau du 16e arrondissement. Elle s’était fait recevoir : l’homme aux dents de chameau n’avait pas oublié l’interrogatoire d’Erwan qui lui avait coûté un doigt.
— Tu manques pas d’air de me rappeler (Il parlait trop près du combiné et son souffle avait quelque chose d’obscène.) J’ai rien à foutre de petites-bourgeoises qui se prennent pour des putes ! J’ai plutôt l’habitude du contraire.
— On peut discuter affaires ?
— Certainement pas.
— Dans ce cas, je vais l’dire à mon grand frère, comme à la cour de récré.
Après un bref silence, il lui avait donné rendez-vous. Elle avait choisi le lieu. En avance, elle s’installa dans un angle, au creux d’un fauteuil de cuir, et commanda une coupe de champagne. Un peu tôt mais c’était un jour particulier.
Elle se sentait endolorie, courbaturée par le séisme qui venait de survenir. Son monde, patiemment construit, de haine, de colère et d’autre chose qu’elle ne parvenait pas à définir venait de s’écrouler. Elle était comme une pauvre Sicilienne qui, après un tremblement de terre, réalise sous les décombres qu’elle est vivante mais qu’elle a perdu toute raison de survivre.
Allons, il m’en reste au moins une…
À ce moment, Payol apparut sur le seuil : blazer croisé, pochette rouge, mocassins à glands… Son élégance tapageuse détonnait dans cette atmosphère feutrée. J’aurais dû lui donner rendez-vous au Costes. Il s’assit en face d’elle, sans sourire, agité. Le majeur de sa main droite s’arrêtait à la première phalange : il ne portait plus qu’un simple pansement.
— Qu’est-ce que tu veux ? attaqua-t-il sèchement.
— Commande d’abord.
Après une hésitation, il fit signe au serveur et demanda un café serré. Gaëlle laissa courir les secondes. Elle savourait la nervosité du connard, qui n’était qu’une forme à peine contrôlée de pure trouille.
— Trésor Mumbanza, dit-elle enfin.
— Quoi, Mumbanza ?
— Je me souviens que tu fourgues des filles aux riches Africains.
— Et alors ?
Elle but une goulée — crépitation glacée au fond de sa gorge, délicieuse, en totale contradiction avec la surchauffe du face-à-face.
— Mumbanza est un de tes clients réguliers quand il passe à Paris.
Gaëlle bluffait mais Payol ne démentit pas. Il avait toujours sa tête de dromadaire, visage étroit plein de morgue, mâchoires proéminentes avec des dents plantées trop haut.
— Il a quelque chose à voir avec la mort de ton père ?
Les médias avaient déjà diffusé la nouvelle et Payol savait additionner deux et deux.
— Qu’est-ce que tu sais sur lui ? insista-t-elle en ignorant sa question.
Payol se leva :
— Je me demande pourquoi je suis venu.
Elle ouvrit son sac, saisit son portable, pianota puis le braqua comme une arme. Malgré lui, le proxo se pencha, ajustant ses lunettes en direction de l’écran scintillant.
— C’est quoi ?
— Les filles que tu emploies dans le 8e. Un mot de moi et cette liste est sur le bureau du patron de la BRP, avec mon frère en back-up. Il revient d’Afrique, notre père est mort et il est de très mauvaise humeur.
Payol se rassit. Son café arriva. La tasse, entre ses longs doigts noueux, paraissait minuscule.
— Qu’est-ce que tu veux au juste ?
— Réponds d’abord à ma question : Mumbanza, quel profil ?
— Un dictateur africain à l’ancienne, répondit-il en haussant les épaules. Bourré de cash, toujours en rut, aucun scrupule.
— Dis-moi quelque chose de spécifique.
Payol posa les coudes sur la table et avança son cou télescopique.
— Il est réputé être séropositif mais il n’aime que le bareback, le sexe sans capote. Il paie double, voire triple, toutes celles qui sont prêtes à prendre le risque.
— C’est tout ?
Payol eut une grimace hargneuse : ses gencives rouges ressemblaient à une plaie à vif.
— On raconte qu’il a fait tuer toutes les putes qui auraient pu le contaminer. Par ailleurs, il refile ses escorts à ses gardes du corps, la même nuit, et s’assure qu’elles ont bien été consommées par tous les trous. Il appelle ça « colmater les brèches ».
— Parfait.
— Quoi, parfait ?
— Ton gars me plaît. La prochaine fois qu’il t’appelle, tu me mets sur le coup.
— Pas question. Je ne sais pas ce que tu magouilles mais je ne serai pas mêlé à une quelconque vendetta.
Gaëlle savoura brièvement l’ambiance ouatée qui les entourait. Lumières douces, cliquetis d’argent, cuir souple et bois verni. Ce qu’elle appréciait par-dessus tout, c’était la proximité des chambres, juste au-dessus de leurs têtes. Elle avait l’impression que les plafonds s’abaissaient à mesure que la nuit tombait. Les grandes ailes du vice…
— Mumbanza n’a rien à voir avec la mort de mon père : il s’agit d’héritage.
— Quel héritage ?
— Le mien. Celui de mes frères et de ma mère. Mumbanza dirige Coltano, une boîte qui a été fondée par Morvan et qui exploite des mines de coltan. Je ne veux pas d’embrouilles au moment de la succession.
— Pourquoi tu n’envoies pas tes avocats ?
— Une grande partie de ce qu’il nous doit est off. Tu penses bien que mon vieux avait prévu l’éventualité de sa propre mort. Je dois voir ce type et lui expliquer certaines modalités.
Le mensonge était crédible, et suffisamment vague pour que Payol morde à l’hameçon. Il l’observa un instant, perplexe.
— Tu tombes à pic, lâcha-t-il après avoir éclusé son café.
— Mumbanza est à Paris ?
— À Bruxelles. Demain, il sera à Lausanne. Il veut de la compagnie.
Sa présence là-bas n’était pas un hasard. Le général planquait sans doute un paquet de fric en Suisse avant que les Morvan et leurs avocats lui tombent dessus et mettent leur nez dans les comptes de Coltano. En même temps, il s’éloignait prudemment du barouf que la mort du Padre allait provoquer au Katanga.
— Il veut une vraie blonde, mais épilée de la tête aux pieds.
Gaëlle se leva, après avoir ramassé son portable.
— Tu peux dire que c’est le diable qui m’envoie.
88
Il avait consacré l’après-midi à son père et aux problèmes liés à sa mort. Il avait réquisitionné un véhicule au 36 puis s’était déplacé en personne à l’IML pour s’assurer que c’était bien Riboise qui ferait le boulot. Il avait demandé au légiste de ne pas s’appesantir sur la distance du tir — Bisingye avait abattu Morvan à moins d’un mètre, ce qui ne cadrait pas avec le scénario de la balle perdue en pleine bataille. Riboise l’avait rassuré : il ne ferait pas dans le détail.