— Nous n’étions plus d’accord sur l’orientation à prendre. Philippe transformait les Feuillantines en refuge pour riches névrosés. Je n’étais pas intéressé par ce genre de… business.
Erwan fit un signe vers la fenêtre — au-delà du gazon verdoyant, les barbelés, les portes sécurisées, les vitres blindées.
— Vous préfériez les criminels ?
— Exactement.
— Vous avez vendu vos parts ?
— Quand je suis parti, les Feuillantines ne valaient pas grand-chose. Aujourd’hui, c’est un institut réputé.
— Vous êtes directement venu ici ?
— Non, j’ai dirigé plusieurs services psychiatriques dans le public. En 2005, on m’a proposé ce poste. Une vraie chance.
Erwan faillit faire une remarque cinglante sur les tarés meurtriers. Ne joue pas au con agressif.
— Parlez-moi d’Isabelle. Vous l’avez bien connue ?
— Oui. À la fin des années 80, nous étions amis.
Sans savoir pourquoi, Erwan eut l’idée d’un ménage à trois.
— Vous êtes marié ? demanda-t-il par contrecoup.
— Non. Je ne vois pas ce que vous cherchez.
— Revenons aux Hussenot. Leur couple marchait bien au début ?
— On ne peut pas dire ça. Ils s’aimaient mais la santé mentale d’Isabelle posait trop de problèmes. Isabelle correspondait malheureusement au cliché du psychiatre aussi dérangé que ses patients. Pourquoi ces questions au juste ?
Lassay l’avait accueilli sans la moindre réticence, Erwan lui devait bien cette info :
— Isabelle Barraire est décédée dans la nuit du 17 au 18 novembre dernier.
— Assassinée ?
— Pourquoi cette idée ?
— Vous travaillez bien à la Brigade criminelle, non ?
— Elle s’est fait renverser par une voiture, près de Beaubourg, à Paris.
— Suicide ?
— Non. Simple accident.
— Vous en êtes sûr ?
— Oui, et je ne suis pas ici pour ça. (Malgré lui, il reprenait son ton de flic autoritaire.) Revenons à la santé mentale d’Isabelle. D’après mes renseignements, elle a été plusieurs fois hospitalisée aux Feuillantines.
— Je n’étais pas d’accord. Cela ne me semblait pas, disons… déontologique. Philippe m’a convaincu. Il disait qu’il la soignerait mieux si elle était près de lui. Il avait toujours l’espoir qu’elle puisse reprendre l’exercice de la médecine.
— Mais ça ne s’est pas arrangé.
— Isabelle souffrait de plusieurs psychoses mais le problème majeur était une schizophrénie à tendance paranoïde.
— Comme Thierry Pharabot ?
— Pourquoi me parlez-vous de lui ?
— On y viendra. Continuez.
— Les traitements avaient des résultats aléatoires. D’ailleurs, la plupart du temps, elle ne les suivait pas.
— Pour un psychiatre, Hussenot n’a pas eu beaucoup de flair en l’épousant.
— Qu’est-ce que vous insinuez ? On ne peut aimer que les gens en pleine santé ?
— Vous savez très bien ce que je veux dire. Philippe aurait dû deviner que la vie avec Isabelle serait impossible.
— Il y a cru… (Sa voix devenait résignée.) On y croit toujours…
— Lors de notre premier rendez-vous, vous m’avez dit qu’on ne guérissait jamais d’une maladie mentale.
— Exact. On peut juste envisager une… amélioration.
— Pourquoi alors a-t-il fait des enfants avec elle ?
— Toujours la même raison : l’espoir que ça s’arrangerait.
— Il pensait que la maternité la soignerait ?
— Jamais de la vie. Nous sommes psychiatres. Nous sommes payés pour ne pas croire à ce genre de foutaises…, protesta-t-il avec une hargne étrange, comme si, à une époque lointaine, il avait été lui-même victime de ces idées reçues. Non, il pensait qu’ils réussiraient, tous les deux, à fonder une famille, il…
Le bellâtre s’arrêta.
— À quoi rime cet interrogatoire à la fin ? s’écria-t-il en manipulant un bloc-notes sur le bureau. Vous allez me dire pourquoi vous êtes ici, à me tirer les vers du nez au sujet de personnes que je n’ai pas vues depuis plus de dix ans ?
Erwan aurait voulu esquiver toute explication mais il n’était pas en position de force et il avait encore pas mal de questions. Il se racla la gorge et se décida pour un petit briefing :
— Au moment de son accident, Isabelle se faisait appeler Éric Katz et pratiquait la psychanalyse à Paris, déguisée en homme. Elle avait récupéré des patients de son ex-mari. On peut même supposer qu’elle se prenait plus ou moins pour lui. Ça vous étonne ?
— Non.
— Comment peut-on laisser de telles personnes dans la nature ?
— Je refuse de discuter avec vous de tels problèmes, cingla Lassay en reprenant une inflexion hautaine. Vous êtes en train de juger un siècle de recherches, d’expertise, de connaissances psychiatriques et…
Erwan sourit — il avait des munitions :
— Par ailleurs, nous avons découvert qu’Isabelle, qui n’était pas présente aux obsèques de son ex-mari et de ses enfants, est revenue plus tard au cimetière pour exhumer leurs corps.
— Qu’est-ce que vous racontez ?
— Elle les a éviscérés puis les a embaumés à l’égyptienne, à coups d’onguents et de bandelettes. Elle allait les visiter régulièrement, dans leur caveau des Lilas.
Le psychiatre plongea la tête entre ses mains dans un geste un peu trop théâtral.
— Pourquoi me racontez-vous tout ça ? fit-il en relevant les yeux.
— Quand avez-vous vu pour la dernière fois Isabelle Barraire ?
— Dans les années 2000… au moment de leur divorce.
Cela n’avait duré qu’une micro-seconde mais Lassay avait hésité. Il mentait et c’était derrière ce mensonge que se cachait l’information qu’Erwan était venu chercher.
— À ce moment, où était-elle soignée ?
— Mais… je n’en sais rien.
Erwan devina soudain ce qui s’était passé : après Hussenot qui avait interné son épouse dans sa propre clinique, Lassay l’avait accueillie dans son UMD.
— Vous le savez très bien, hurla-t-il en frappant la table du plat de la main, pour la simple raison que c’est vous qui vous êtes occupé d’elle, ici même, à Charcot !
Lassay se rencogna dans son fauteuil et vira au rouge. Erwan tenait sa connexion entre la cinglée nazie et le nganga blanc.
— C’est Philippe qui m’a demandé de la prendre en charge après le divorce, murmura enfin le médecin. Elle devenait dangereuse pour les enfants.
— Quand est-elle entrée ici ?
— En 2003.
— Combien de temps y a-t-elle séjourné ?
— Je dirais… trois années.
Erwan était sidéré : plus rien d’étonnant à ce que tout ce petit monde se connaisse.
— Elle a fréquenté Thierry Pharabot ?
— Bien sûr que non !
Lassay s’était redressé, comme propulsé par l’indignation. Le psychiatre en faisait décidément beaucoup. Quelques secondes passèrent, dans un silence quelque peu ridicule.
— Je vous l’ai dit, reprit-il plus calmement, Pharabot n’avait pas de contact avec les autres patients. D’ailleurs, Isabelle n’était pas soignée du côté des malades dangereux. Elle est toujours restée à l’hôpital proprement dit : où nous sommes maintenant.
Nouveau mesonge. Resserre la bride.
— Docteur, nous avons la preuve qu’Isabelle connaissait Thierry Pharabot. Et sans doute l’homme qui a tué à Paris en septembre.
— C’est impossible.
— Plus tôt vous me direz la vérité, plus vite on limitera les dégâts.