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Lassay s’était de nouveau ratatiné dans son fauteuil, au point de disparaître derrière ses piles de dossiers.

— Docteur, répéta Erwan plus fort. Tôt ou tard, j’obtiendrai ces infos. Autant gagner du temps et que ce soit vous qui me les donniez. Ça constituera un gage de bonne volonté.

— Vous m’accusez de quoi au juste ?

— De rien encore mais si vous continuez à me balader, je pourrais vous coller sur le dos une complicité de meurtres…

L’autre secoua la tête, l’air perdu :

— Dans notre domaine, les recherches avancent parfois très vite. Les molécules…

— Pas de digression.

— C’est le cœur de l’histoire. Grâce aux médicaments, Isabelle a montré des signes d’amélioration et je… j’ai fini par la prendre à mes côtés.

Erwan marqua sa surprise :

— Elle a travaillé avec vous à Charcot ?

— C’était très informel… Mais sa collaboration donnait d’excellents résultats. Isabelle était une psychiatre brillante. Son approche était…

— C’est comme ça qu’elle a connu Pharabot ?

— Je n’étais pas toujours avec elle, éluda le psy. Thierry était un cas particulier et très peu de membres du personnel avaient le droit de l’approcher. À la faveur des visites, peut-être…

Lassay essayait de noyer le poisson mais Erwan laissa courir. Le médecin avait pris des risques inconsidérés. Provoquer une rencontre entre Barraire et Pharabot, c’était craquer une allumette dans un arsenal de poudre.

À partir de là, on pouvait tout supposer. Fascination d’Isabelle pour l’Homme-Clou. Réveil du monstre au contact de la belle. Initiation à la magie yombé. Conspiration fétichiste derrière les barbelés de Charcot. Et même aller plus loin. Avait-elle été approchée par Kripo pour faire passer des messages au détenu ? Le contraire ? L’Homme-Clou avait peut-être, par l’intermédiaire d’Isabelle, piloté une nouvelle série de meurtres. Ceux de septembre ? Non. Pharabot était mort en 2009. Mais Barraire constituait tout de même une fenêtre ouverte sur un nouveau cauchemar. Admirez la vue.

— Jusqu’à quand est-elle restée près de vous ?

— 2006. Quand Philippe s’est tué en voiture avec ses enfants, elle a disparu.

— Vous n’avez pas cherché à la revoir ?

— Bien sûr que si. J’étais inquiet. Je vous l’ai dit : grâce à un protocole spécifique, elle allait mieux mais à la mort de ses enfants, elle a stoppé son traitement. Je l’ai appelée, cherchée, j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour renouer avec elle. Elle n’a jamais répondu…

Une nouvelle évidence s’imposa à l’esprit d’Erwan :

— Depuis quand couchiez-vous avec elle ?

Lassay se mit debout comme si son fauteuil était un siège éjectable. Tremblant de colère, les poings serrés, il semblait chercher quelque chose à casser. Il paraissait en même temps d’une grande vulnérabilité. Erwan avait touché la corde sensible.

— Je… je vous interdis…, bredouilla le médecin.

— Je vous pose simplement une question.

Le psy se mit à marcher dans son petit bureau : trois pas dans un sens, trois dans l’autre…

— Je ne sais pas, je ne sais plus.

Erwan n’insista pas. D’ailleurs, Isabelle n’avait dû lui céder que pour servir ses intérêts. Mais quels intérêts au juste ?

— Elle n’a pas réapparu à la mort de Pharabot ?

— Non. Croyez-moi : j’ai tout essayé pour la localiser. Je vous le répète : j’étais angoissé à son sujet et… aussi très attaché à elle.

Le flic se leva à son tour. Gorge sèche. Taux d’hygrométrie à zéro. Il était venu chercher ici un point final et on venait de repasser à la ligne pour une nouvelle histoire.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé de ça la première fois ?

— C’était il y a des années : je n’y ai pas pensé…

— Alors qu’on cherchait un tueur qui imitait Pharabot ?

— Qu’est-ce que vous insinuez ? Isabelle aurait tué en septembre ?

Erwan repoussa l’hypothèse d’un geste épuisé : ce n’était pas son idée. Entre la schizo et le nganga, il y avait eu un autre homme — Kripo, ou quelqu’un d’autre encore…

Il prit son ton officiel pour en finir :

— Le lieutenant-colonel Verny et ses hommes vont interroger vos patients et le personnel soignant. Je veux savoir avec qui Isabelle s’était liée d’amitié, si quelqu’un a noté à l’époque une anomalie, si…

— Une anomalie ? Vous oubliez où nous sommes.

— Plusieurs années après avoir quitté Charcot, et malgré sa folie, ses enfants morts, son usurpation d’identité, Isabelle n’avait pas oublié Pharabot. Elle avait peut-être des complicités ici. Des patients ont pu être libérés et…

— Je vous l’ai déjà dit : nos malades sont incurables.

— Ils meurent tous entre ces murs ?

— Ou ils sont transférés ailleurs mais votre idée d’une Internationale de l’Homme-Clou est ridicule.

Erwan imaginait en effet Isabelle comme un relais. Pharabot ne parlait à personne sauf à cette psy qui à son tour parlait aux autres. Elle avait fini par quitter l’asile et peut-être conservé des liens avec d’autres patients qui, n’en déplaise à Lassay, étaient sortis à leur tour. Ou bien au contraire elle avait été approchée par des adeptes de l’Homme-Clou à l’extérieur. Erwan songea à di Greco, Lartigues, Redlich, Irisuanga mais il ne sentait pas un lien de ce côté. D’autres encore ? Vision terrifiante : des disciples imprégnés du mal se répandant parmi la société humaine. Une sorte de secte qui pouvait se déployer encore… et frapper.

Lassay avait ouvert sa porte : fin de l’entrevue. Le play-boy ne semblait plus en colère, plutôt abattu. Toutes ces idées, il les avait sans doute déjà eues mais la présence d’Erwan leur donnait d’un coup une réalité dangereuse.

— Vous ne m’avez toujours pas dit le principal, commandant. Quel est le lien entre la mort d’Isabelle et les meurtres de l’Homme-Clou ?

Aucune raison de ne pas partager cette menace avec Monsieur Oxford :

— Ses dernières paroles ont été : « L’Homme-Clou n’est pas mort. »

— Elle ne parlait pas de l’être humain, rétorqua Lassay sans hésiter, mais de son esprit, de son influence.

— Peut-être, mais ça reste une mauvaise nouvelle. (Il franchit le seuil.) En gardant ici Pharabot, vous avez fait incuber un virus qui n’a pas fini de se propager.

Le psychiatre vira au livide :

— Vous voulez dire… que les meurtres vont continuer ?

Erwan partit sans répondre. Sa soif ressemblait à une brûlure. Une vision cauchemardesque passa devant ses yeux. Un train bringuebalant dans la nuit, aux compartiments trop éclairés. À l’intérieur, une légion de dingues, les poches pleines de clous et de tessons, l’esprit farci de croyances yombé.

96

Gaëlle était déjà venue à Lausanne pour voir une exposition consacrée à Arnold Böcklin, le peintre de L’Île des morts. Le rendez-vous avec Mumbanza était prévu au Château Rappaz, un grand bâtiment du XIXe à l’architecture néoclassique, dans le quartier d’Ouchy — un de ces palaces suisses où les personnalités les plus futées avaient attendu que les deux guerres mondiales se terminent avant de réapparaître, la mine enfarinée. L’hôtel offrait la paix et la sérénité cadrées à la suisse : en largeur le lac Léman, en hauteur les Alpes, au milieu les brumes. Il n’y avait plus qu’à se laisser bercer par le cliquetis des voiliers de la marina qui tanguaient sous vos fenêtres.