Pendant tous ces débats, Lentulus Sura demeura silencieux tandis que son affranchi, Publius Umbrenus, prenait des notes à côté de lui. Nous savions déjà que les deux hommes étaient impliqués dans la conjuration et, par la suite, Cicéron me fit part de son énervement : il était complètement absurde que deux des principaux conjurés fussent autorisés à assister au conseil de sécurité le plus secret de l’État et pussent en rapporter toutes les décisions à leurs complices ! Mais qu’y pouvait-il ? C’était toujours la même histoire : il n’avait aucune preuve.
Les gardes du corps de Cicéron avaient hâte de le ramener chez lui avant la tombée de la nuit, aussi, dès l’affaire entendue, nous sortîmes prudemment dans la pénombre qui s’épaississait puis quittâmes le forum à pas rapides avant de traverser Subura et le mont Esquilin. Une heure plus tard, Cicéron était dans son bureau et rédigeait des dépêches pour informer les gouverneurs des provinces des décisions du sénat, quand le chien de garde recommença ses aboiements infernaux. Quelques instants plus tard, le portier vint nous dire que Metellus Celer était là et patientait dans l’atrium.
Il nous apparut tout de suite que Celer était passablement agité. Il arpentait la cour et faisait craquer ses jointures tandis que Quintus et Titus Sextus le surveillaient attentivement depuis le couloir.
— Eh bien, gouverneur, dit Cicéron, se rendant aussitôt compte que son visiteur avait besoin de se calmer, j’ai trouvé que l’après-midi s’était plutôt bien passé.
— De ton point de vue, peut-être, dit Celer, mais mon frère n’est pas content. Je t’avais dit qu’il y aurait des problèmes. Nepos dit que, si les rebelles sont aussi menaçants que nous le prétendons en Étrurie, Pompée lui-même devrait être rappelé pour s’occuper d’eux.
— Mais nous n’avons pas le temps d’attendre que Pompée et son armée fassent le millier de milles qui les séparent de Rome ! Nous serons tous massacrés dans notre lit avant qu’il n’arrive ici.
— C’est ce que tu dis, mais Catilina jure qu’il ne menace nullement l’État et assure que ces lettres n’ont rien à voir avec lui.
— Tu lui as parlé ?
— Il est venu me voir juste après ton départ de la curie. Afin de prouver ses intentions pacifiques, il propose de se rendre sous ma garde personnelle pendant tout le temps qu’il me plaira.
— Ha ! Quelle fripouille ! Tu l’as envoyé balader, j’espère ?
— Non, je l’ai amené ici pour te voir.
— Ici ? répéta Cicéron avec horreur en regardant autour de lui. Il est chez moi ?
— Non, il attend dans la rue. Je crois que tu devrais lui parler. Il est seul et sans armes… je réponds de lui.
— Même si c’est le cas, à quoi cela pourrait-il servir de lui parler ?
— C’est un Sergius, consul, fit Celer d’une voix glaciale, famille qui descend des Troyens. Il mérite le respect, ne serait-ce que pour sa lignée.
Cicéron fronça les sourcils et adressa un regard aux frères Sextus. Titus eut un haussement d’épaules.
— S’il est seul, consul, nous pouvons nous débrouiller.
— Alors va le chercher, Celer, capitula Cicéron avec un soupir, et j’écouterai ce qu’il a à dire. Mais je t’assure que nous perdons notre temps.
J’étais horrifié que Cicéron puisse prendre un tel risque et, pendant que Celer était sorti chercher Catilina, je me permis de protester. Il m’interrompit aussitôt.
— Cela témoignera de ma bonne foi si je peux annoncer au sénat que je n’ai pas refusé de recevoir ce bandit. Et puis qui sait ? Peut-être est-il venu s’excuser.
Il se força à sourire. Mais je voyais bien que cet événement inattendu le mettait sur les nerfs. Je me sentais pour ma part comme un de ces condamnés guettant dans l’arène l’arrivée du tigre, car c’est ainsi que Catilina surgit dans la pièce — affolé et méfiant, animé d’une fureur difficilement contenue. Je m’attendais presque qu’il me saute à la gorge. Les frères Sextus s’avancèrent à sa suite, et il s’arrêta à deux pas de Cicéron. Il leva la main en guise de salutation.
— Consul.
— Dis ce que tu as à dire, sénateur, et va-t’en.
— J’ai appris que tu avais encore répandu des calomnies sur moi.
— Tu vois ? s’exclama Cicéron en se tournant vers Celer. Qu’est-ce que je te disais ? C’est inutile.
— Écoute-le jusqu’au bout, répliqua Celer.
— Des calomnies, répéta Catilina. Je ne sais rigoureusement rien de ces lettres que j’aurais, paraît-il, envoyées hier soir. Il faudrait que je sois particulièrement stupide pour expédier de tels messages dans toute la cité.
— Je veux bien croire que tu ne les as pas envoyées personnellement, concéda Cicéron, mai tu es entouré de tout un tas d’hommes assez stupides pour le faire.
— Foutaises ! Ce sont des faux grossiers. Et tu sais ce que je pense ? Je pense que c’est toi-même qui les as écrites.
— Tu ferais mieux d’orienter tes soupçons vers Crassus — c’est lui qui s’en est servi comme prétexte pour te laisser tomber.
— Ce vieux chauve ne sert que ses propres intérêts. Comme d’habitude.
Cicéron haussa les épaules.
— Et les rebelles d’Étrurie ? Ils n’ont rien à voir avec toi non plus ?
— Ce sont des miséreux qui crèvent de faim et sont poussés pas les usuriers à des actes désespérés… Ils ont toute ma sympathie, mais je ne suis pas leur chef. Je te fais la même proposition qu’à Celer. Je m’en remets à ta garde et suis prêt à rester dans cette maison où toi et tes gardes pourront me surveiller, ainsi tu verras bien que je suis innocent.
— Cela n’a rien d’une proposition, rétorqua Cicéron. C’est une plaisanterie. Si j’ai du mal à me sentir en sécurité dans la même ville que toi, je me sentirais difficilement mieux sous le même toit.
— N’y a-t-il donc rien que je puisse faire pour te convaincre ?
— Si. Quitte Rome et l’Italie. Pars en exil. Ne reviens jamais.
Les yeux de Catilina étincelèrent et il serra les poings.
— Mon premier ancêtre était Sergestus, compagnon d’Énée, le fondateur de notre cité — et c’est toi qui oses me dire de partir ?
— Oh, épargne-nous ton folklore familial répliqua Cicéron. Ma proposition a le mérite d’être sérieuse. Si tu pars en exil, je veillerai à ce que ta femme et tes enfants n’aient pas à en souffrir. Tes fils n’auront pas à endurer la honte de voir leur père condamné — parce que tu seras condamné, Catilina, n’en doute pas. Cela te permettra aussi d’échapper à tes créanciers, ce qui, me semble-t-il, est une autre considération à prendre en compte.
Je ne crois pas que beaucoup d’hommes se soit adressés de la sorte à Catilina et aient survécu : le fait est qu’il dut se tourner un instant pour maîtriser sa fureur.