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— Rufus, dit tranquillement Cicéron, je croyais que tu ne voulais plus nous voir, ces derniers temps.

— Je ne cesserai jamais d’avoir envie de te voir, Cicéron.

Il s’avança d’un pas, mais Quintus l’arrêta en posant une main sur sa poitrine.

— Lève les mains, ordonna-t-il en adressant aux gardes un signe de tête.

Rufus s’empressa d’obtempérer pour laisser Titus Sextus le fouiller.

— Je suppose qu’il est venu nous espionner, commenta Quintus, qui n’avait jamais beaucoup apprécié le jeune homme et m’avait souvent demandé si je savais pourquoi son frère tolérait la présence d’une pareille tête brûlée.

— Je ne suis pas venu vous espionner, répliqua Rufus. Je suis venu vous avertir : Catilina est de retour.

Le choc les réduisit tous au silence, puis Cicéron frappa du poing sur la table.

— Je le savais ! Baisse les bras, Rufus. Quand est-il revenu ?

— Ce soir.

— Et où est-il à présent ?

— Chez Marcus Laeca, dans la rue des Taillandiers.

— Qui est avec lui ?

— Sura, Cethegus, Bestia — toute la clique. Je viens juste de m’éclipser.

— Et ?

— Ils vont te tuer à l’aube.

Terentia poussa une exclamation et porta la main à sa bouche.

— Comment ? questionna Quintus.

— Deux hommes, Vargunteius et Cornélius, se présenteront à l’aube pour t’assurer de leur loyauté en prétendant qu’ils ont abandonné Catilina. Ils seront armés. D’autres se dissimuleront derrière eux pour avoir raison de tes gardes. Il ne faut laisser entrer ni l’un ni l’autre.

— Non, évidemment, assura Quintus.

— Mais je les aurais fait entrer, moi, intervint Cicéron. Un sénateur et un chevalier… bien sûr que je les aurais laissés entrer. Je leur aurais tendu la main de l’amitié.

Il paraissait ébahi d’être passé aussi près de la catastrophe malgré toutes ses précautions.

— Comment être sûrs qu’il ne ment pas ? fit observer Quintus. Ce pourrait être un piège pour nous détourner de la vraie menace.

— Il n’a pas tort, Rufus, intervint Cicéron. Ta fidélité est à peu près aussi immuable qu’une girouette.

— Je vous dis la vérité.

— Et pourtant, tu soutiens leur cause ?

— Leur cause, oui, mais pas leurs méthodes — plus maintenant.

— De quelles méthodes s’agit-il ?

Rufus hésita.

— Ils ont décidé de découper l’Italie en régions militaires. À l’instant où tu seras mort, Catilina ira rejoindre l’armée rebelle d’Étrurie. Certaines parties de Rome seront incendiées. Des sénateurs seront massacrés sur le Palatin, puis les portes de la ville seront ouvertes pour laisser entrer Manlius et sa horde.

C’était la première fois que Cicéron avait une connaissance directe des intentions de Catilina. Il paraissait épouvanté.

— Et César ? Est-il au courant de tout cela ?

— Il n’était pas là ce soir, mais j’ai l’impression qu’il sait ce qui est prévu. Catilina s’entretient souvent avec lui.

Cicéron laissa échapper un profond soupir et mit sa tête entre ses mains, doigts écartés, pour se masser les tempes.

— Que faire ? marmonna-t-il.

— Nous devons t’éloigner de la maison dès ce soir, dit Quintus, et te cacher quelque part où ils ne pourront pas s’en prendre à toi.

— Tu pourrais aller chez Atticus, suggérai-je.

Cicéron secoua la tête.

— C’est le premier endroit où ils me chercheront. Le plus sûr serait de quitter Rome. Terentia et Marcus devraient au moins se rendre à Tusculum.

— Je n’irai nulle part, répliqua vivement Terentia, et tu ne devrais pas partir non plus. Les Romains sont prêts à respecter toutes sortes de chefs, Cicéron, mais jamais ils ne respecteront un lâche. C’est ta maison ici, et c’était celle de ton père avant toi — restes-y et défie-les d’essayer quoi que ce soit. Je sais que c’est ce que je ferais si j’étais un homme.

Elle jeta à Cicéron un regard furieux et je craignis que nous n’eussions droit à l’une de leurs scènes prodigieuses qui avaient si souvent ébranlé cette modeste maison comme autant de coups de tonnerre. Mais Cicéron se contenta d’acquiescer :

— Tu as raison, bien sûr. Tiron, envoie un message à Atticus pour lui dire que nous avons de toute urgence besoin de renforts. Nous allons barricader les portes.

— Et nous devrions placer quelques tonneaux remplis d’eau sur le toit, ajouta Quintus, au cas où ils essaieraient de mettre le feu.

— Je vais rester, annonça Rufus.

— Non, mon jeune ami, dit Cicéron, tu as fait ta part, et je t’en suis reconnaissant. Mais tu dois quitter la ville sur-le-champ. Retourne chez ton père, à Interamna, jusqu’à ce que tout cela soit réglé, d’une façon ou d’une autre.

Rufus voulut protester, mais Cicéron l’interrompit :

— Si Catilina ne parvient pas à me tuer demain, il te soupçonnera peut-être de l’avoir trahi ; s’il y parvient, tu seras entraîné dans le tourbillon. Quoi qu’il en soit, tu seras mieux loin de Rome.

Rufus essaya de discuter, en vain. Après son départ, Cicéron nous dit :

— Il est probablement de notre côté, mais comment en être certain ? Au bout du compte, l’endroit le plus sûr où garder un cheval de Troie est en dehors de nos murs.

J’envoyai un esclave demander de l’aide chez Atticus. Puis nous barricadâmes la porte et la bloquâmes avec une grosse malle. L’entrée de service fut elle aussi bloquée et verrouillée. Nous coinçâmes ensuite une table retournée dans le couloir afin de former une deuxième ligne de défense. Sositheus, Laurea et moi portâmes d’innombrables seaux d’eau sur le toit ainsi que des tapis et des couvertures, dans le but de pouvoir étouffer un feu naissant. À l’intérieur de cette citadelle improvisée, nous disposions, pour protéger le consul, d’une troupe composée de trois gardes du corps, Quintus, moi-même, Sargon et son maître, un portier, et quelques esclaves armés de couteaux et de bâtons. Et il ne faut pas oublier Terentia, bien entendu, qui ne se séparait pas d’un lourd chandelier en fer et se serait certainement révélée plus efficace qu’aucun d’entre nous. Les servantes avaient battu en retraite dans la nursery avec Marcus, qui avait une petite épée d’enfant.

Cicéron affichait un grand calme. Il restait à son bureau, réfléchissait, prenait des notes et écrivait lui-même des lettres. De temps à autre, il me demandait s’il y avait une réponse d’Atticus. Il voulait être prévenu à l’instant même où les renforts arriveraient. Alors, je m’armai d’un couteau de cuisine et remontai sur le toit, où je m’enveloppai dans une couverture pour surveiller la rue. Elle était sombre et silencieuse : rien ne bougeait. Pour autant que je pouvais le savoir, Rome dormait profondément. Je repensai à la nuit où Cicéron avait remporté le consulat et où nous avions tous dîné à la belle étoile ici, sur cette terrasse, pour célébrer l’événement. Il avait compris dès le début qu’il n’était pas en position de force et que le pouvoir n’irait pas sans dangers : mais il aurait difficilement pu imaginer conjoncture aussi terrible que celle que nous connaissions à présent. Plusieurs heures s’écoulèrent. J’entendais par moments des chiens aboyer, mais aucune voix humaine, sinon celle du veilleur qui annonçait les gardes de la nuit. Les coqs chantèrent, comme d’habitude, puis tout redevint silencieux et la nuit sembla encore se refroidir et s’assombrir. Laurea me cria que le consul voulait me voir. Je descendis et le trouvai assis sur sa chaise curule, dans l’atrium, une épée dégainée posée en travers des genoux.