« Tu étais chez Laeca, Catilina. Tu as divisé les régions d’Italie. Tu as décidé où tu voulais que chacun fût envoyé. Tu as dis que tu partirais toi aussi dès que je serais mort. Tu as choisi quelles parties de la ville devaient être brûlées. Tu as envoyé deux hommes pour me tuer. Alors, je te le demande, pourquoi ne finis-tu pas le voyage que tu as commencé ? Quitte la ville une bonne fois pour toutes ! Les portes sont ouvertes. Va-t’en ! L’armée rebelle attend son général. Prends tous tes hommes avec toi. Lave la cité de ta présence. Érige un mur entre nous. Tu ne peux rester parmi nous plus longtemps — je ne peux pas le permettre, je ne le veux ni ne dois le permettre !
Il frappa du poing contre sa poitrine et leva les yeux au plafond du temple tandis que les sénateurs se levaient tous pour clamer leur approbation.
— Tue-le ! cria quelqu’un.
— Tue-le ! Tue-le !
Le cri fut repris par les uns et les autres. Cicéron leur fit signe de se rasseoir.
— Si je donnais l’ordre de te tuer, les autres conspirateurs resteraient prêts à agir. Mais si, comme je le demande depuis longtemps, tu quittes la ville, tu entraîneras avec toi cette lie constituée pour toi de complices et pour nous d’ennemis mortels. Eh bien, Catilina ? Qu’attends-tu ? Quels plaisirs peux-tu encore trouver dans la cité ? En dehors de cette conjuration d’hommes ruinés, il ne reste plus une seule personne qui ne te craigne point, plus une seule qui ne te haïsse point.
Cicéron continua encore longuement de la sorte avant d’arriver à sa péroraison.
— Que les traîtres s’en aillent, conclut-il ! Va-t’en, Catilina, mener ta guerre inique et infâme, et assure ainsi le salut de la république, la ruine et le désastre pour toi, et la destruction de tous ceux qui t’auront rejoint. Jupiter, tu nous protégeras, tonna-t-il en tendant la main vers la statue du dieu, et tu feras connaître à ces hommes mauvais, morts ou vifs, ton châtiment éternel !
Cicéron se détourna et remonta l’allée jusqu’à l’estrade. On scandait à présent : « Va-t’en, va-t’en, va-t’en ! » Pour tenter de retourner la situation, Catilina se leva d’un bond et agita les bras en hurlant à l’adresse du dos de Cicéron. Trop tard : pour lui, le mal était fait et il lui manquait le talent nécessaire. Il était terrassé, humilié, démasqué, fini. Je saisis les mots « immigrant » et « exil », mais le vacarme était tel qu’il ne pouvait se faire entendre et, de toute façon, la fureur le rendait presque incompréhensible. Comme la cacophonie faisait rage autour de lui, il finit par se taire en respirant profondément et demeura ainsi encore un court instant, se tournant de-ci de-là tel un bateau ballotté par une terrible tempête alors qu’il a perdu son mât et tourne autour de son ancre. Puis quelque chose parut céder en lui. Il frissonna et quitta sa place. Aussitôt, plusieurs sénateurs, dont Quintus, bondirent de leurs sièges pour protéger le consul. Mais Catilina lui-même n’était pas fou à ce point : s’il s’était précipité sur son ennemi, il n’aurait pas manqué d’être réduit en pièces. Avec un regard méprisant alentour — un regard qui sans nul doute engloba tous les trophées des exploits auxquels ses aïeux avaient participé —, il sortit du sénat. Plus tard, ce même jour, accompagné de douze partisans qu’il appelait ses licteurs, et précédé par un aigle d’argent qui avait appartenu à Marius, il quitta la ville et se rendit à Arretium, où il se proclama officiellement consul.
Il n’y a pas de victoire durable en politique, il n’y a que l’impitoyable progression des événements. Si mon travail doit avoir une morale, c’est bien celle-ci. Cicéron avait remporté sur Catilina un triomphe oratoire dont on parlerait pendant des années. Avec sa langue pour arme, il avait chassé le monstre de Rome. Mais la lie, comme il l’avait appelée, n’était pas partie avec lui ainsi qu’il l’avait espéré. Au contraire, après le départ de leur chef, Sura et les autres restèrent tranquillement à leurs places et écoutèrent le reste des débats. Suivant sans doute le principe selon lequel l’union fait la force, ils ne se quittaient pas : Sura, Cethegus, Longinus, Annius, Paetus, le tribun Bestia, les frères Sylla et même Marcus Laeca, de chez qui les deux assassins étaient partis. Je voyais que Cicéron les observait, et je me demandais ce qui lui venait à l’esprit. À un moment, Sura se leva et suggéra de sa voix sonore que la femme et les enfants de Catilina fussent placés sous la protection du sénat ! La discussion s’éternisa. Puis le tribun désigné Metellus Nepos demanda la parole. Maintenant que Catilina avait quitté la ville, sans doute pour mener l’insurrection, la solution la plus prudente ne serait-elle pas de rappeler Pompée le Grand en Italie pour diriger l’armée sénatoriale ? César s’empressa de se lever pour soutenir la proposition. L’esprit toujours aussi vif, Cicéron entrevit alors l’occasion de diviser ses adversaires et, prenant un air innocent qui ne pouvait trahir qu’un intérêt sincère, il demanda à Crassus, qui avait été consul en même temps que Pompée, ce qu’il en pensait. Crassus se mit debout à contrecœur.
— Nul n’a plus haute opinion de Pompée le Grand que moi, commença-t-il avant de devoir s’arrêter, battant avec irritation du pied tandis que le temple vibrait de rires moqueurs. Nul n’a plus que moi haute opinion de lui, répéta-t-il, mais je dois dire au tribun désigné que, au cas où il ne l’aurait pas remarqué, nous sommes presque en hiver et que c’est la pire époque pour le transport des troupes par mer. Comment Pompée pourrait-il être là avant le printemps ?
— Laissons venir Pompée le Grand sans son armée, alors ? objecta Nepos. En voyageant avec une escorte réduite, il pourrait être là en un mois. Son nom vaut à lui seul une douzaine de légions.
C’en fut trop pour Caton. Il se leva aussitôt.
— Il faudra davantage que des noms pour battre les ennemis que nous devrons affronter, railla-t-il, même si ces noms se terminent par « le Grand ». Ce dont nous avons besoin, c’est d’une armée : d’une armée sur le terrain — d’une armée comme celle que lève en cet instant même le propre frère du tribun désigné. En outre, si vous voulez mon avis, Pompée a déjà trop de pouvoirs comme ça.
Cela suscita un « Oh ! » sonore et choqué de toute l’assemblée.
— Si ce sénat n’attribue pas le commandement à Pompée, dit Nepos, je vous préviens en toute honnêteté que je déposerai devant le peuple une motion réclamant son rappel dès que j’aurai pris mes fonctions de tribun.
— Et je te préviens en toute honnêteté que j’opposerai mon veto à ta motion, rétorqua Caton.
— Citoyens, citoyens ! s’écria Cicéron qui dut hurler pour se faire entendre, nous ne servirons ni nous-mêmes ni l’État en nous querellant alors qu’il y a urgence nationale ! Il y aura demain une assemblée publique. Je ferai part au peuple de nos délibérations, et j’espère, ajouta-t-il en fixant du regard Sura et ses acolytes, que les sénateurs qui sont peut-être physiquement avec nous mais dont la loyauté va ailleurs profiteront de la nuit pour sonder leur cœur et agir conformément à leurs convictions. La séance est levée.
Normalement, Cicéron aimait à s’attarder devant la curie afin que les sénateurs qui désiraient lui parler puissent le faire. Cette connaissance qu’il avait de chacun, aussi mince fût-elle — ses forces et ses faiblesses, ce qu’il espérait et ce qu’il redoutait, ce qu’il était prêt à supporter ou pas —, comptait au nombre des outils qui l’aidaient à exercer son contrôle sur la chambre. Mais cet après-midi-là, il s’éloigna rapidement, le visage aussi fermé qu’un masque.