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Il posa la main sur l’épaule de Murena.

— Ne m’enlevez pas un magistrat à qui je voudrais remettre la république intacte pour qu’il la préserve à son tour de tous ces périls.

Il parla pendant trois heures, ne s’interrompant de temps à autre que pour avaler un peu de vin dilué ou essuyer la pluie de son visage. Plus il avançait, plus son discours prenait de force, et cela me rappela un beau poisson apparemment mort qu’on rejette à l’eau — au début inerte et ventre en l’air, le voilà qui revit soudain d’un battement de queue dès qu’il se retrouve dans son élément naturel. De la même façon, Cicéron puisa sa force dans le fait même de parler, et il termina sur des acclamations prolongées, non seulement de la part du public, mais aussi du jury. Cela se révéla un bon présage : après le décompte des votes, Murena fut acquitté à une grande majorité. Caton et Servius partirent aussitôt, visiblement très abattus. Cicéron s’attarda juste le temps de féliciter le consul désigné et de recevoir force claques dans le dos de la part de Clodius, Hortensius et même de Crassus, puis nous rentrâmes chez nous.

À peine arrivés dans la rue, nous remarquâmes un bel attelage posté devant la maison. En nous rapprochant, nous vîmes que la voiture était remplie de vaisselle d’argent, de statues, de tapis et de tableaux. Un chariot était chargé de la même façon. Cicéron pressa le pas. Sanga attendait juste derrière la porte d’entrée, le visage gris comme une huître.

— Alors ? demanda Cicéron.

— Les conspirateurs ont écrit leurs lettres.

— Parfait ! s’exclama Cicéron en frappant dans ses mains avec satisfaction. Quand pourrons-nous les avoir ? Les as-tu apportées ?

— Attends, consul, le prévint Sanga. Ce n’est pas aussi simple. Les Gaulois ne sont pas encore en possession de ces lettres. On leur a dit de se rendre à la porte Fontinale à minuit et de se tenir prêts à quitter la ville. Une escorte les retrouverait là-bas et leur remettrait les lettres.

— Et pourquoi auraient-ils besoin d’une escorte ?

— Pour les conduire à Catilina. Ensuite, ils sont censés partir du camp de Catilina pour se rendre directement en Gaule.

— Par tous les dieux du ciel ! Si nous pouvions avoir ces lettres, nous les ferions enfin tomber ! s’écria Cicéron.

Il arpenta l’étroit couloir.

— Il faut que nous leur tendions une embuscade et que nous les prenions la main dans le sac, me confia-t-il. Envoie chercher Quintus et Atticus.

— Il va te falloir des soldats, fis-je remarquer, et un homme expérimenté pour les diriger.

— Ce devra être quelqu’un en qui nous avons toute confiance.

Je sortis mon polyptyque et mon style.

— Pourquoi pas Flaccus ? suggérai-je. Ou Pomptinus ?

Les deux hommes étaient préteurs, avec une longue expérience de la légion, et tous deux s’étaient montrés d’une constante fiabilité tout au long de la crise.

— Bien, dit Cicéron avec un hochement de tête. Fais-les venir tout de suite.

— Et pour les soldats ?

— Nous pourrions recourir à la centurie de Reate. Ils sont encore à la caserne. Mais ils ne doivent rien savoir de leur mission. Pas encore.

Il appela Sositheus et Laurea, et donna rapidement les instructions nécessaires. Puis il se tourna pour dire quelque chose à Sanga, mais le couloir derrière lui était vide, la porte d’entrée ouverte et la rue déserte. Le sénateur s’était enfui.

Quintus et Atticus arrivèrent moins d’une heure plus tard, suivis peu après par les deux préteurs, que cette convocation théâtrale rendait perplexes. Sans entrer dans les détails, Cicéron leur expliqua simplement qu’il détenait des informations selon lesquelles une délégation de Gaulois devait quitter la ville à minuit avec une escorte, et qu’il avait des raisons de croire qu’ils allaient voir Catilina avec des documents compromettants.

— Nous devons les intercepter à tout prix, dit Cicéron, mais nous devons les laisser avancer assez loin sur la route pour qu’il n’y ait aucun doute sur le fait qu’ils quittent la ville.

— D’après mon expérience, les embuscades de nuit sont beaucoup plus délicates qu’il n’y paraît, commenta Quintus avec suffisance. Certains pourraient s’enfuir à la faveur de l’obscurité, et emporter tes preuves avec eux. Tu es sûr qu’il ne serait pas plus simple de les arrêter à la porte de la cité ?

Flaccus, qui était un soldat de la vieille école et avait servi sous Isauricus, intervint immédiatement :

— Quelle bêtise ! Je ne sais pas dans quel corps tu as servi, mais l’opération ne devrait pas poser de problèmes. En fait, je connais l’endroit qui convient. S’ils prennent la via Flaminia, ils devront traverser le Tibre au pont Mulvius. Nous les intercepterons là. Une fois qu’ils seront engagés sur le pont, il n’y aura pas d’échappatoire possible, à moins qu’ils ne veuillent se jeter à l’eau et se noyer.

Quintus parut très vexé et, à partir de ce moment, se lava effectivement les mains de toute l’opération, à tel point que, lorsque Cicéron lui suggéra de se joindre à Flaccus et Pomptinus sur le terrain, il répondit d’un ton boudeur que l’on n’avait manifestement pas besoin de ses conseils.

— Dans ce cas, il faudra que j’y aille, déclara Cicéron, et tout le monde s’écria aussitôt que ce ne serait pas prudent. Alors, il faudra envoyer Tiron, conclut-il avant d’ajouter, en voyant mon expression d’horreur : Il me faut sur place quelqu’un qui ne soit pas un soldat. J’aurai besoin d’un compte rendu écrit par un témoin oculaire que je puisse remettre au sénat demain. Flaccus et Pomptinus seront trop occupés à diriger les opérations.

— Pourquoi pas Atticus ? suggérai-je — non sans impertinence, j’en ai conscience aujourd’hui, mais heureusement pour moi, Cicéron était trop préoccupé pour le remarquer.

— Il sera responsable de ma sécurité à Rome, comme d’habitude, répondit-il.

Derrière Cicéron, Atticus m’adressa un haussement d’épaules pour s’excuser.

— Alors, Tiron, ajouta Cicéron, tu devras consigner tout ce qu’ils diront par écrit, et surtout, mets les lettres à l’abri avec leurs sceaux intacts.

Nous partîmes à cheval bien après la tombée de la nuit : les deux préteurs, leurs huit licteurs, quatre autres gardes, et enfin, très à contrecœur, moi. Pour ajouter à mon malheur, j’étais très mauvais cavalier. Je tressautais sur ma selle, une cassette à documents vide me cognant le dos en rythme. Nous galopâmes sur les pavés et franchîmes la porte de la ville à telle vitesse que je dus m’accrocher à la crinière de ma pauvre monture pour ne pas tomber. Fort opportunément, la jument était tout à fait placide et sans nul doute la réservait-on aux femmes et aux imbéciles car elle suivit la route qui dévalait la colline pour s’enfoncer dans la plaine sans que j’eusse besoin de la guider et sans se laisser distancer par les chevaux qui nous précédaient.