C’était une de ces nuits où le ciel est en soi une aventure, une lune brillante traçant son chemin dans un océan immobile de nuages argentés. Sous cette odyssée céleste, les tombes qui bordaient la via Flaminia s’éclairaient fugitivement, comme lors d’un orage silencieux. Nous gardâmes une allure régulière pendant environ deux milles avant d’atteindre un cours d’eau. Là, nous nous arrêtâmes et tendîmes l’oreille. J’entendais un bruit d’eau dans l’obscurité et, en regardant devant moi, ne pouvais distinguer que les toits plats de deux maisons voisines et la silhouette des arbres qui se découpaient contre le ciel tourmenté. Tout près de nous, une voix masculine demanda le mot de passe.
— Aemilius Scaurus ! répondirent les préteurs, et soudain, de part et d’autre de la route, les hommes de la centurie de Reate émergèrent des fossés, la figure noircie de charbon de bois et de boue.
Les préteurs divisèrent promptement la troupe en deux. Pomptinus et ses hommes devaient rester où ils étaient, pendant que Flaccus menait ses quarante légionnaires sur l’autre rive. Je ne sais pourquoi, mais il me parut plus sûr d’être avec Flaccus, et je le suivis sur le pont. Le fleuve était large, peu profond et très rapide sur les gros rochers plats. Je jetai un coup d’œil par-dessus le parapet et vis les eaux bouillonner et se fracasser contre les piles, plus de quarante pieds plus bas ; je compris alors quel piège formidable formait ce pont, et que sauter pour éviter d’être pris reviendrait à commettre un suicide.
Dans la maison située sur l’autre rive, une famille dormait. Ces gens commencèrent par refuser de nous laisser entrer, mais leur porte ne tarda à s’ouvrir après que Flaccus eut menacé de la défoncer. Ils l’avaient tant irrité qu’il les enferma dans leur cave. De la pièce du haut, nous avions une vue très claire de la route, et nous nous y installâmes pour attendre. Le plan était de laisser tous les voyageurs, de quelque direction qu’ils vinssent, s’engager sur le pont, puis de les interroger quand ils arriveraient de l’autre côté. De longues heures s’écoulèrent et pas une âme ne se présenta, si bien que j’eus peu à peu la conviction que nous avions été joués. Soit aucune troupe de Gaulois ne quitterait la ville ce soir-là, soit ils étaient déjà partis, soit ils avaient emprunté une autre route. Je fis part de mes doutes à Flaccus, qui secoua sa tête grisonnante.
— Ils viendront, dit-il.
Et quand je lui demandai ce qui le rendait si confiant, il me répondit :
— Les dieux sont avec Rome.
Puis il croisa ses grandes mains sur son gros ventre et s’endormit.
Je dus moi aussi sombrer dans le sommeil. La seule chose dont je me souvienne ensuite est une main posée sur mon épaule et une voix me soufflant à l’oreille qu’il y avait du monde sur le pont. Scrutant l’obscurité, j’entendis des bruits de sabots avant de discerner la silhouette des cavaliers — cinq, dix hommes, peut-être plus, qui traversaient sans se presser.
— Ça y est ! chuchota Flaccus en sautant sur son casque.
Puis, avec une rapidité surprenante pour quelqu’un de sa corpulence, il dévala l’escalier quatre à quatre et se précipita sur la route. Je courus derrière lui et entendis des sifflets et le son d’une trompette, tandis que des légionnaires accouraient de toutes les directions, l’épée au poing, certains munis de torches, et se précipitaient sur le pont. Les chevaux qui arrivaient se cabrèrent et s’arrêtèrent. Un homme cria qu’il leur fallait passer en force. Il éperonna sa monture et chargea nos lignes, fonçant exactement vers l’endroit où je me trouvais tout en donnant des coups d’épée de droite et de gauche. À côté de moi, quelqu’un s’élança pour saisir les rênes, et je fus effaré de voir la main tendue se faire trancher tout net et atterrir presque à mes pieds. Son propriétaire hurla, et le cavalier, se rendant compte que les assaillants étaient trop nombreux pour qu’il puisse se frayer un passage, fit demi-tour pour repartir par où il était venu. Il cria aux autres de le suivre, et toute la troupe chercha à battre en retraite vers Rome. Cependant les soldats de Pomptinus prenaient le pont d’assaut par l’autre côté. Nous distinguions leurs torches et entendions leurs cris excités. Nous nous lançâmes comme un seul homme à la poursuite des fuyards — même moi, ma peur totalement oubliée dans mon désir de récupérer les lettres avant qu’elles n’échouent au fond du Tibre.
Le temps que nous parvenions au milieu du pont, les combats étaient presque terminés. Les Gaulois, reconnaissables à leur tenue de sauvages et à leurs barbes et cheveux longs, laissaient tomber leurs armes et mettaient pied à terre ; ils devaient s’attendre à une attaque de ce genre. Bientôt, seul l’impétueux cavalier qui avait tenté de passer en force se trouvait encore en selle et pressait ses compagnons de se battre. Mais nous comprîmes que c’étaient tous des esclaves, peu enclins au combat : ils savaient que le simple fait de lever la main contre un citoyen romain leur vaudrait la crucifixion. Ils se rendirent un par un, et leur chef finit lui aussi par jeter à terre son épée sanglante. Puis je le vis se pencher pour commencer à défaire précipitamment la courroie de ses sacoches et j’eus la rare présence d’esprit de me précipiter pour m’emparer du précieux chargement. Il était jeune et très puissant, et il aurait certainement réussi à jeter son sac à l’eau si des mains secourables n’étaient pas venues m’aider à le tirer à bas de son cheval. Ces hommes étaient sans doute les amis du soldat dont il avait tranché la main car ils le rouèrent de coups de pied avant que Flaccus n’intervienne mollement pour les prier d’arrêter. On le releva en le tirant par les cheveux, et Pomptinus l’identifia comme étant Titus Volturcius, chevalier de la ville de Croton. J’avais entre-temps pris possession de sa sacoche et appelai un soldat muni d’une torche afin de pouvoir la fouiller convenablement. Elle contenait six lettres, toutes cachetées.
J’envoyai aussitôt un messager à Cicéron pour lui dire que notre mission était couronnée de succès. Puis, une fois que tous les prisonniers furent attachés, mains derrière le dos, et les uns derrière les autres par une corde au cou — tous sauf les Gaulois, qui furent traités avec le respect dû aux ambassadeurs —, nous revînmes vers Rome.
Nous entrâmes dans la cité juste avant l’aube. Quelques passants matinaux s’arrêtaient et regardaient défiler, bouche bée, notre sinistre procession alors que nous traversions le forum pour remonter la colline vers la maison de Cicéron. Nous laissâmes les prisonniers dehors, dans la rue, sous bonne garde. Le consul nous reçut à l’intérieur, encadré par Quintus et Atticus. Il écouta le récit des préteurs, les remercia chaleureusement puis demanda à voir Volturcius. L’homme fut traîné vers nous, visiblement meurtri et effrayé, et se lança immédiatement dans une histoire absurde : Umbrenus lui aurait demandé d’escorter les Gaulois au loin et on lui aurait remis au dernier moment des lettres à emporter, sans qu’il sût ce qu’elles contenaient.
— Pourquoi dans ce cas avoir opposé une telle résistance sur le pont ? demanda Pomptinus.
— J’ai cru que vous étiez des bandits de grand chemin.
— Des bandits de grand chemin en uniforme de l’armée ? Commandés par des préteurs ?
— Emmenez-moi ce vaurien, ordonna Cicéron, et ne me le ramenez que quand il sera prêt à dire la vérité.
Après le départ du prisonnier, Flaccus déclara :
— Il faut agir vite, avant que tout Rome ne soit au courant.
— Tu as raison, convint Cicéron.
Il demanda à voir les lettres, et nous les examinâmes ensemble. Il en est deux que je reconnus aisément comme venant du préteur urbain Lentulus Sura : son cachet présentait un portrait de son grand-père, qui avait été consul un siècle plus tôt. Nous étudiâmes les quatre autres à la lumière des noms de notre liste et aboutîmes à la conclusion qu’elles devaient être du jeune sénateur Cornélius Cethegus, et des trois chevaliers, Capito, Statilius et Caeparius. Les préteurs nous regardaient avec impatience.