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— Il y a sûrement un moyen plus simple de régler ça, intervint Pomptinus. Pourquoi ne pas juste ouvrir les lettres ?

— Nous ne pouvons pas toucher aux preuves, répliqua Cicéron tout en poursuivant son examen minutieux des rouleaux.

— Avec tout mon respect, consul, grommela Flaccus, nous perdons du temps.

Bien sûr, je comprends à présent que l’intention de Cicéron était précisément de perdre du temps. Il savait dans quelle position délicate il se trouverait s’il devait décider du destin des conjurés, et il leur donnait une dernière chance de fuir. La solution qui avait sa faveur était encore de laisser l’armée se charger d’eux au combat. Il ne put cependant tergiverser plus longtemps et finit par nous demander d’aller les chercher.

— Mais attention, je ne veux pas les faire arrêter, avertit-il. Dites-leur simplement que le consul leur serait reconnaissant de clarifier certaines questions et demandez-leur de venir me voir.

Les préteurs jugeaient visiblement qu’il avait perdu la tête, mais ils obéirent aux ordres. On m’envoya accompagner Flaccus chez Sura et Cethegus, qui habitaient sur le Palatin ; Pomptinus se mit en quête des autres. Je me souviens de l’impression bizarre que je ressentis lorsque j’arrivai dans la grande demeure ancestrale de Lentulus Sura, en découvrant que la vie semblait y poursuivre un cours parfaitement normal. Il ne s’était pas enfui, bien au contraire. Ses clients patientaient posément dans les salles d’attente. Quand il apprit que nous étions à sa porte, il envoya son beau-fils, Marc Antoine, nous demander ce que nous voulions. Antoine avait tout juste vingt ans. Il était très grand et musclé, avec un petit bouc très en vogue à l’époque et un visage encore couvert d’acné. C’était la première fois que je le voyais, et je voudrais me rappeler plus précisément cette rencontre, mais je ne me souviens malheureusement que de ses boutons. Il transmit aussitôt notre message à son beau-père et revint pour nous informer que le préteur passerait voir le consul dès qu’il aurait terminé sa réception du matin.

Ce fut la même chose chez Caius Cethegus, ce jeune homme plein de fougue qui, comme son parent Sura, faisait partie de la gens Cornelia. Les demandeurs faisaient la queue pour lui parler, mais il nous fit au moins l’honneur de venir lui-même dans l’atrium. Il examina Flaccus de haut en bas, comme s’il s’agissait d’un chien égaré, écouta ce qu’il avait à dire et répondit qu’il n’était pas dans ses habitudes d’accourir quand on le sifflait, mais que par respect pour la fonction sinon pour l’homme, il passerait voir le consul au plus tôt.

Nous retournâmes auprès de Cicéron, qui n’en revint visiblement pas d’apprendre que les deux sénateurs se trouvaient toujours à Rome.

— Mais par tous les dieux, à quoi pensent-ils donc ? marmonna-t-il à mon intention.

En fait, un seul des cinq personnages concernés — Caeparius, chevalier de Terracina — avait fui la ville. Les autres arrivèrent séparément chez Cicéron plus ou moins dans l’heure qui suivit, tant était grande leur certitude d’être intouchables. Je me demande souvent à quel moment ils commencèrent à prendre conscience qu’ils avaient commis une erreur monumentale. Fut-ce lorsque, atteignant la rue où vivait Cicéron, ils la découvrirent grouillante d’hommes armés, de prisonniers et de curieux ? Fut-ce lorsque, ayant pénétré chez Cicéron, ils trouvèrent non seulement le consul, mais aussi les deux consuls désignés, Silanus et Murena, ainsi que les principales figures du sénat — Catulus, Isauricus, Hortensius, Lucullus et quelques autres — qui avaient été priés d’assister à la procédure ? Ou fut-ce, peut-être, en voyant leurs lettres posées sur la table, les cachets encore intacts ? Ou lorsqu’ils virent les Gaulois traités avec déférence dans la salle voisine ? À moins que ce ne fut quand Volturcius changea soudain d’avis et décida de sauver sa tête en témoignant à charge contre la promesse d’un pardon ? J’imagine qu’ils ont dû avoir la sensation de se noyer — comme quand on s’aperçoit que l’on n’a plus pied et qu’on est emporté toujours plus loin du rivage. En tout cas, il y eut un tournant quand Volturcius accusa en face Cethegus de s’être vanté qu’il assassinerait Cicéron puis prendrait le sénat d’assaut : Cethegus se leva d’un bond et jura qu’il ne resterait pas un instant de plus à écouter de tels propos. Mais sa sortie fut empêchée par deux légionnaires de la centurie de Reate qui le firent rasseoir manu militari.

— Et Lentulus Sura ? demanda Cicéron à son nouveau témoin vedette. Qu’est-ce qu’il t’a dit exactement ?

— Il a dit que, dans les livres sibyllins, il est prédit que Rome serait dirigée par quatre membres de la gens Cornelia ; que Cinna et Sylla avaient été les deux premiers et que lui-même serait le troisième et deviendrait bientôt le maître de la cité.

— Est-ce la vérité, Sura ?

Sura ne répondit pas et se contenta de regarder droit devant lui, en clignant rapidement des yeux. Cicéron poussa un soupir.

— Il y a une heure, tu aurais pu fuir la ville en toute tranquillité. Maintenant, je serais aussi coupable que toi si j’osais te laisser partir.

Il fit signe aux soldats qui se tenaient dans l’atrium. Ils entrèrent un à un et se postèrent par paires derrière chaque conspirateur.

— Ouvre les lettres de Sura ! s’écria Catulus, qui ne pouvait contenir plus longtemps sa fureur devant la trahison d’un descendant direct d’une des six familles fondatrices de Rome.

Ouvre ces lettres et voyons jusqu’où ce traître abject était prêt à aller !

— Pas encore, décréta Cicéron. Nous le ferons devant le sénat.

Il regarda tristement les conjurés qui étaient à présent ses prisonniers.

— Quoi qu’il arrive, je ne veux pas que quiconque puisse dire que j’ai fabriqué des preuves ou obtenu de faux témoignages.

Nous étions à présent au milieu de la matinée. La maison commençait à se remplir de fleurs et de rameaux parfaitement incongrus en vue des mystères de la Bonne Déesse que Terentia devait présider le soir même en tant qu’épouse du premier magistrat revêtu de l’imperium. Pendant que les esclaves apportaient des paniers de gui, de myrte et d’hellébores, Cicéron rédigea un décret pour que le sénat se réunisse l’après-midi même, non dans la curie habituelle mais dans le temple de la Concorde afin que l’esprit de la déesse de l’harmonie sociale pût guider leurs délibérations. Il ordonna également qu’une nouvelle statue de Jupiter, qui devait trouver sa place au Capitole, fût aussitôt dressée sur le forum, devant les rostres.

— Je vais m’entourer d’une garde de dieux et de déesses, m’assura-t-il, parce que, tu peux me croire, le temps que tout cela soit terminé, j’aurai sans doute besoin de toute la protection possible.

Les cinq conspirateurs restèrent sous bonne garde dans l’atrium, pendant que Cicéron allait interroger les Gaulois dans son bureau. Leur témoignage fut clairement plus incriminant encore que celui de Volturcius : juste avant de quitter Rome, les ambassadeurs avaient été conduits chez Cethegus où on leur avait montré un monceau d’armes qui devaient être distribuées dès que le signal du massacre aurait été lancé. Je fus chargé avec Flaccus de dresser l’inventaire de cet arsenal que nous trouvâmes dans le tablinum, stocké dans des caisses empilées du sol au plafond. Les épées et les couteaux, flambant neufs, présentaient une curieuse forme recourbée et d’étranges symboles gravés sur le manche. Flaccus déclara qu’ils lui paraissaient de facture étrangère. Je posai le pouce sur le fil d’une épée et le sentis aussi tranchant qu’un rasoir. Je me dis alors avec un frisson qu’elle aurait pu couper non seulement la gorge de Cicéron, mais aussi très probablement la mienne.