Je n’en revenais pas. Cicéron, lui, paraissait bouleversé. C’était la première fois dans l’histoire de la république qu’on proposait une action de grâces en l’honneur de quelqu’un d’autre qu’un général victorieux. Il fut inutile de soumettre la motion au vote. Le sénat tout entier se leva pour acclamer Cicéron. Un seul homme demeura figé sur son siège, et il s’agissait de César.
XI
J’arrive maintenant au point crucial de mon histoire, cette charnière autour de laquelle la vie de Cicéron et celle de tant d’entre nous devaient par la suite s’articuler : la décision concernant le sort des prisonniers.
Cicéron quitta le sénat avec des acclamations plein les oreilles. La foule des sénateurs se déversa derrière lui et il traversa sans attendre le forum pour gagner les rostres et faire une déclaration au peuple. Des centaines de citoyens étaient restés, patients, debout dans la pénombre glacée dans l’espoir d’apprendre ce qui se passait, et je remarquai parmi eux de nombreux parents et amis des accusés. Je reconnus en particulier le jeune Marc Antoine, qui allait de groupe en groupe pour tenter de trouver des soutiens pour son beau-père, Sura.
Le discours que Cicéron fit publier par la suite différait sensiblement de celui qu’il prononça effectivement, et je traiterai de cette question le moment venu. Loin de chanter ses propres louanges, il fit alors un compte rendu purement factuel de la situation, très proche de celui qu’il venait de prononcer devant le sénat. Il informa la foule du complot des conjurés visant à incendier la ville et assassiner les magistrats, de leur volonté de pactiser avec les Gaulois et de l’embuscade sur le pont Mulvius. Puis il décrivit l’ouverture des lettres et la réaction des accusés. Les gens écoutèrent dans un silence captivé ou maussade, selon l’interprétation qu’on veut en donner. Ce ne fut que quand Cicéron annonça que le sénat venait de voter une fête nationale de trois jours pour célébrer son exploit que les applaudissements retentirent enfin. Cicéron épongea la sueur de son visage, sourit et salua la foule, mais il devait savoir que les acclamations allaient davantage aux trois jours de fête qu’à son action. Il termina en désignant la grande statue de Jupiter qu’il avait fait rapidement dresser le matin même.
— Le fait que cette statue ait été érigée alors même que l’on conduisait sur mon ordre conjurés et témoins au temple de la Concorde ne prouve-t-il pas l’intervention de Jupiter, le meilleur et le plus grand des dieux immortels ? Si je disais que j’avais déjoué leurs plans à moi seul, cela reviendrait à m’attribuer des honneurs indus. C’est Jupiter, le puissant Jupiter, qui a déjoué le complot ; c’est Jupiter qui a assuré le salut du Capitole, de ces temples, de la cité tout entière et de vous tous.
Les acclamations respectueuses qui accueillirent ces remarques étaient sans nul doute destinées plus aux dieux qu’à l’orateur, mais elles marquaient surtout le signal que Cicéron pouvait quitter la tribune avec un semblant de dignité. Il eut la sagesse de ne pas s’attarder. Dès qu’il eut descendu les marches, sa garde se resserra autour de lui et, tandis que ses licteurs lui ouvraient la voie, nous nous frayâmes un chemin à travers le forum en direction du Quirinal. Si je vous raconte cela, c’est pour vous montrer que la situation était loin d’être stable à la tombée de la nuit, et que Cicéron était loin d’être aussi sûr de ce qu’il allait faire que ce qu’il prétendit par la suite. Il aurait aimé pouvoir rentrer chez lui afin de consulter Terentia, mais le hasard voulut que, pour la seule et unique fois de toute sa vie, il n’avait pas le droit de franchir le seuil de sa propre maison : pendant les rites nocturnes de la Bonne Déesse, aucun représentant de la gent masculine n’était autorisé sous le même toit que la prêtresse du culte ; même le petit Marcus avait été envoyé ailleurs. Nous dûmes donc gravir la via Salutaris pour nous rendre chez Atticus, où il avait été prévu que le consul passerait la nuit.
C’est donc de là, avec des gardes armés cernant la maison et toutes sortes de gens — sénateurs, chevaliers, tribuns du trésor, licteurs, messagers — qui ne cessaient d’entrer et de sortir de l’atrium bondé, que Cicéron donna ses ordres pour protéger la ville. Il envoya également un mot à Terentia pour l’informer de ce qui se passait. Puis il se retira au calme de la bibliothèque pour essayer de décider quoi faire des cinq conjurés. Des quatre coins de la pièce, les bustes ornés de guirlandes fraîches d’Aristote, Platon, Zénon et Épicure contemplaient ses délibérations avec un calme imperturbable.
— Si j’autorise l’exécution des traîtres, je serai poursuivi par leurs partisans jusqu’à la fin de mes jours — vous avez vu comme la foule était hostile. En revanche, si je me contente de les envoyer en exil, ces mêmes partisans ne cesseront jamais de faire campagne pour leur retour. Je ne serai plus jamais en sécurité et toute cette agitation ne tardera pas à revenir.
Il adressa un regard abattu à la tête d’Aristote.
— La philosophie du juste milieu ne semble pas devoir s’appliquer à cette situation.
Épuisé, il s’assit au bord de son siège et se pencha en avant, les mains croisées sur la nuque, les yeux fixés sur le sol. Il ne manquait pas de conseils. Son frère Quintus prônait la fermeté : les conjurés étaient manifestement coupables et tout Rome — et donc le monde entier — le prendrait pour une mauviette s’il ne les condamnait pas à mort. C’était une guerre ! Le doux Atticus prônait exactement le contraire : si Cicéron avait défendu quelque chose tout au long de sa vie politique, c’était sans nul doute le respect de la loi. Pendant des siècles, tout citoyen avait toujours pu faire appel d’un jugement arbitraire. Sur quoi l’affaire Verres avait-elle reposé sinon sur ce principe ? Civis Romanus sum ! Quant à moi, je crains fort de devoir avouer que, quand mon tour vint de parler, je me déclarai en faveur de l’échappatoire. Cicéron n’avait plus que vingt-six jours à gouverner. Pourquoi ne pas enfermer les prisonniers et laisser à ses successeurs le soin de choisir leur destin ? Quintus et Atticus levèrent tous deux les bras en entendant cela, mais Cicéron vit clairement les avantages de ma proposition et, des années plus tard, il me dit que c’était moi qui avais raison.
« Néanmoins, c’est un jugement a posteriori, ajouta-t-il, ce qui est bien entendu le défaut incorrigible de l’Histoire. Si tu te souviens des circonstances de l’époque, des soldats dans la rue et des bandes armées qui se rassemblaient, des rumeurs selon lesquelles Catilina pouvait attaquer la ville à tout moment pour tenter de délivrer ses complices… comment aurais-je pu éviter de prendre position ? »
Le conseil le plus extrême lui fut donné par Catulus, qui débarqua avec un groupe d’anciens consuls plus tard dans la soirée, juste au moment où Cicéron allait se coucher. Il y avait avec lui les deux frères Lucullus, Lepidus, Torquatus et l’ancien gouverneur de Gaule cisalpine, C. Pison. Ils venaient réclamer l’arrestation de César.
— Sur quelles preuves ? demanda Cicéron en se levant avec lassitude pour accueillir la délégation.