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— La trahison, bien sûr. Avons-nous le moindre doute sur le fait qu’il ait trempé dans cette affaire depuis le début ?

— Aucun. Mais ce n’est pas la même chose que d’avoir des preuves.

— Alors arrange-toi pour en trouver, suggéra l’aîné des Lucullus d’une voix doucereuse. Il suffit que Volturcius te fasse une déposition plus détaillée impliquant César, et nous l’aurons enfin.

— Je peux t’assurer qu’une majorité des sénateurs votera son arrestation, renchérit Catulus.

Ses compagnons l’appuyèrent à mi-voix.

— Et ensuite ?

— Fais-le exécuter avec les autres.

— Exécuter le chef de la religion d’État sur une accusation bidon ? Il y aura une guerre civile.

— Il y aura sûrement une guerre civile un jour ou l’autre, grâce à César, rétorqua Lucullus, mais en agissant maintenant, tu pourras peut-être l’empêcher. Pense à ton autorité. On vient de t’accorder une action de grâces. Ton prestige au sénat n’a jamais été aussi grand.

— On ne m’a sûrement pas accordé une action de grâces pour agir comme un tyran qui ferait assassiner ses opposants.

— On te l’a accordée parce que je l’ai proposé, énonça Catulus.

— Et tu hais tellement César pour t’avoir privé du pontificat que tu ne vois plus les choses clairement !

Je n’avais jamais entendu Cicéron parler de cette façon à un vieux patricien, et le corps tout entier du vieux Catulus parut secoué d’un sursaut, comme s’il avait marché sur quelque chose de tranchant.

— À présent, écoutez-moi, poursuivit le consul en tendant l’index. Écoutez-moi tous. Je garde César exactement là où je veux qu’il soit. Enfin, je tiens ce Léviathan par la queue. S’il laisse son prisonnier s’échapper cette nuit, je suis d’accord, nous pourrons l’arrêter, parce qu’il nous aura donné la preuve de sa culpabilité. Mais c’est justement pour cette raison qu’il ne le laissera pas fuir. Il obéira à la volonté du sénat, pour une fois. Et j’entends bien m’assurer que c’est une habitude qu’il va prendre.

— Jusqu’à ce qu’il recommence comme avant, intervint Pison, que César venait d’essayer de faire exiler pour corruption.

— Alors, nous devrons à nouveau le battre à son propre jeu, répliqua Cicéron. Et nous devrons continuer à le faire aussi longtemps que nécessaire. Je crois que je l’ai cerné maintenant, et la façon dont j’ai géré le problème durant toute cette année montre que mon jugement en la matière n’est en général pas trop mauvais.

Ses visiteurs se turent. Il était l’homme de l’instant. Son prestige était à son apogée. Pour une fois, personne ne semblait pouvoir le contredire, pas même Lucullus. Pison finit par demander :

— Et les conjurés ?

— C’est au sénat de décider, pas à moi.

— Ils vont attendre que tu leur dises quoi faire.

— Eh bien, ils attendront en vain. Par tous les dieux, n’en ai-je pas fait assez ? s’écria soudain Cicéron. J’ai dévoilé le complot. J’ai empêché Catilina de devenir consul. Je l’ai chassé de Rome. J’ai empêché que la moitié de la ville soit incendiée et que nous soyons massacrés dans nos maisons. J’ai placé les traîtres sous bonne garde. Et maintenant, suis-je censé endosser aussi toute l’opprobre pour leur exécution ? Il est temps que, vous aussi, vous commenciez à jouer votre rôle, sénateurs.

— Que veux-tu que nous fassions ? demanda Torquatus.

— Prenez la parole demain au sénat et dites ce que vous voulez qu’il advienne des conjurés. Montrez l’exemple aux autres sénateurs. N’espérez pas que je vais porter seul ce fardeau plus longtemps. Je vous appellerai un par un. Donnez votre verdict — la mort, je suppose : je ne vois pas comment y échapper — mais dites-le haut et clair afin qu’au moins, lorsque je me présenterai devant la plèbe, je puisse dire que je suis l’instrument du sénat et non un dictateur.

— Tu peux compter sur nous, assura Catulus en consultant les autres du regard.

Ils acquiescèrent tous d’un signe de tête.

— Mais tu te trompes au sujet de César, reprit Catulus. Nous ne retrouverons plus jamais une occasion pareille de l’arrêter. Je te supplie d’y réfléchir d’ici à demain.

Après leur départ, il fallut bien envisager certains détails sinistres. Si le sénat votait la peine de mort, quand les condamnés seraient-ils exécutés, comment, où et par qui ? Il n’y avait pas de précédent. Il était facile de répondre à la première question : juste après le jugement, afin d’empêcher toute opération visant à leur délivrance. La réponse à la question « par qui » était aussi assez évidente : le bourreau se chargerait de l’exécution, pour établir qu’il s’agissait bien de criminels ordinaires. Mais « où » et « comment » étaient plus délicats. On pouvait difficilement les précipiter du haut de la roche Tarpéienne — cela provoquerait une émeute. Cicéron consulta le chef de sa garde officielle de licteurs, qui lui assura que le meilleur endroit — parce qu’il serait le plus facile à protéger — serait la salle d’exécution située sous le carcer, qui se trouvait fort commodément juste à côté du temple de la Concorde. L’espace y était trop réduit et la lumière trop faible pour la décapitation, annonça-t-il, aussi, en procédant par élimination, arriva-t-on à la conclusion que les conjurés devraient être étranglés. Le licteur partit alors s’assurer que le carnifex et ses assistants se tiendraient prêts.

Je savais que cette conversation avait affecté Cicéron. Il refusa de manger en disant qu’il n’avait pas faim. Il consentit à boire un peu du vin d’Atticus dans une de ses ravissantes coupes en verre de Naples, malheureusement, sa main tremblait tellement qu’il la laissa tomber et le verre se fracassa sur le sol en mosaïque. Dès que tout fut nettoyé, Cicéron décida qu’il avait besoin de prendre l’air. Atticus demanda à un esclave d’ouvrir les portes et nous quittâmes la bibliothèque pour rejoindre la petite terrasse. Au fond de la vallée, le couvre-feu avait pour effet de rendre Rome aussi obscure et insondable qu’un lac. Seul le temple de Luna, éclairé par des torches sur les pentes du Palatin, était visible. Il semblait planer, suspendu dans la nuit, tel un vaisseau à coque blanche descendu des étoiles pour nous inspecter. Nous nous accoudâmes à la balustrade et contemplâmes inutilement ce que nous ne pouvions voir.

Cicéron poussa un soupir et dit, plus pour lui-même que pour aucun d’entre nous :

— Je me demande ce que les hommes penseront de nous dans mille ans. César a peut-être raison et peut-être faudrait-il mettre à bas cette république pour mieux la reconstruire. Je peux vous dire que j’en suis venu à détester ces patriciens tout autant que je déteste la plèbe — et ils n’ont pas l’excuse de la pauvreté ou de l’ignorance.

Puis, à nouveau, quelques instants plus tard :

— Nous avons tant — arts, connaissances, lois, trésors, esclaves, les splendeurs de l’Italie, la domination du reste du monde — et pourtant, pourquoi faut-il toujours qu’un instinct irrépressible de l’esprit humain nous pousse à saccager notre nid ?

Je pris subrepticement ces deux remarques en notes.

Je dormis très mal cette nuit-là, dans un réduit contigu à la chambre de Cicéron. Le bruit des bottes des sentinelles qui patrouillaient le jardin et leurs chuchotements se mêlaient à mes rêves. Voir Lucullus avait ravivé mon souvenir d’Agathe, et je fis un cauchemar où je lui demandais des nouvelles de la jeune fille ; il me répondait qu’il ne voyait pas du tout de qui je voulais parler et que, de toute façon, tous ses esclaves de Misène étaient morts. Lorsque je m’éveillai, épuisé, dans l’aube grisâtre, je me sentais très angoissé, comme si l’on m’avait écrasé la poitrine sous une grosse pierre. Je regardai dans la chambre de Cicéron, mais son lit était vide. Je le trouvai assis sans bouger dans la bibliothèque, les volets clos et une petite lampe allumée près de lui. Il me demanda si c’était l’aube. Il voulait rentrer parler à Terentia.