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Nous partîmes peu après, escortés par un nouveau détachement de gardes du corps commandé par Clodius. Depuis le début de la crise, ce dépravé notoire s’était proposé régulièrement pour escorter le consul, et ces manifestations de loyauté, qui allaient de pair avec la défense de Murena qu’avait assurée Cicéron, avaient renforcé le lien qui unissait les deux hommes. J’imagine que ce qui avait attiré Clodius chez Cicéron était la possibilité d’apprendre l’art de la politique auprès d’un maître — il avait l’intention de se présenter au sénat l’année suivante —, alors que Cicéron était amusé par les bêtises juvéniles de Clodius. Quoi qu’il en soit, même si je me méfiais de lui, je fus content de le voir arriver ce matin-là car je savais qu’il saurait dérider le consul avec quelques potins distrayants. D’ailleurs, il commença tout de suite.

— Sais-tu que Murena va se remarier ?

— Vraiment ? s’exclama Cicéron, surpris. Avec qui ?

— Sempronia.

— Mais Sempronia n’est-elle pas déjà mariée ?

— Elle est en train de divorcer. Murena sera son troisième mari.

— Trois maris ! Quelle dévergondée.

Ils firent quelques pas.

— Elle a une fille de quinze ans de son premier mariage, déclara pensivement Clodius. Tu le savais ?

— Non.

— J’envisage de l’épouser. Qu’est-ce que tu en penses ?

— Murena deviendrait alors ton beau-père par alliance ?

— Effectivement.

— Ce n’est pas une mauvaise idée. Il pourra beaucoup aider ta carrière.

— Elle est aussi formidablement riche. C’est l’héritière des Gracques.

— Alors, qu’est-ce que tu attends ? demanda Cicéron, ce qui fit rire Clodius.

Lorsque nous arrivâmes chez Cicéron, les fidèles, conduites par les vierges vestales, sortaient, les yeux brouillés, dans le matin glacé. Une foule de curieux s’était rassemblée pour les regarder passer. Certaines, comme Pompeia, la femme de César, semblaient chancelantes et devaient être soutenues par leurs servantes. D’autres, dont la mère de César, Aurélia, paraissaient indifférentes à ce qu’elles venaient de vivre. Elle passa devant Cicéron avec un visage de marbre, sans lui accorder un regard, ce qui indiquait, pensai-je, qu’elle savait ce qui s’était produit au sénat la veille. En fait, un nombre étonnant des femmes qui quittaient la maison avaient un lien plus ou moins solide avec César. Je dénombrai au moins trois de ses anciennes maîtresses — Mucia, la femme de Pompée le Grand ; Postumia, la femme de Servius ; et Lollia, qui était mariée à Aulus Gabinius. Clodius contemplait avec excitation cette parade parfumée. Puis Servilia, épouse du consul désigné Silanus et favorite de César, franchit la porte de la maison et sortit dans la rue. Elle n’était pas particulièrement belle, mais son visage était séduisant — je crois qu’on aurait pu le qualifier de masculin — et exprimait surtout l’intelligence et la force de caractère. Et il n’est pas surprenant qu’elle fût la seule parmi toutes ces épouses de grands magistrats à s’arrêter devant Cicéron pour lui demander ce qui allait se passer selon lui.

— Ce sera au sénat de décider, répondit-il prudemment.

— Mais d’après toi, que décidera-t-il ?

— Je ne peux pas parler à la place des sénateurs.

— Tu vas leur donner une indication ?

— Si je le faisais, pardonne-moi, je l’annoncerais d’abord au sénat plutôt que maintenant en pleine rue.

— Tu ne me fais pas confiance ?

— Si, bien sûr, Servilia. Mais on pourrait surprendre notre conversation.

— Je ne sais pas ce que tu entends par là !

Elle avait pris une voix offensée, néanmoins ses yeux bleus perçants brillaient d’un humour malicieux.

— C’est de loin la plus intelligente de ses femmes, commenta Cicéron quand elle se fut éloignée. Elle est plus brillante encore que sa mère, et ce n’est pas rien. Il ferait mieux de rester avec elle.

Les pièces de la maison de Cicéron étaient encore empreintes de présence féminine, et il y régnait un parfum d’encens, de bois de santal et de genévrier mêlés. Des esclaves balayaient et débarrassaient les restes ; un tas de cendres blanches occupait l’autel. Clodius ne cherchait pas à dissimuler sa curiosité. Il saisissait des objets et les examinait, brûlant visiblement de poser toutes sortes de questions, surtout quand Terentia fit son apparition. Elle portait encore la tenue de la grande prêtresse, mais comme aucun homme ne devait la voir, elle avait enfilé un manteau par-dessus et le tenait serré contre sa gorge. Son visage était empourpré et sa voix aiguë et bizarre.

— Il y a eu un signe, annonça-t-elle. Il y a moins d’une heure, de la Bonne Déesse en personne !

Cicéron parut dubitatif, mais Terentia était trop exaltée pour s’en apercevoir.

— J’ai reçu une dispense spéciale de la part des vestales pour t’informer de ce que nous avons vu. Là, dit-elle avec un geste dramatique, sur l’autel, le feu s’était entièrement consumé et les cendres étaient froides. Soudain, une grande flamme vive s’est mise à brûler. C’est le présage le plus extraordinaire qu’il ait été donné de voir à chacune d’entre nous.

— Et qu’est-il censé signifier, ce présage ? demanda Cicéron, visiblement intéressé malgré lui.

— C’est un signe de faveur, envoyé directement chez toi en un jour particulièrement crucial pour te promettre gloire et sécurité.

— Vraiment ?

— Sois hardi, dit-elle en lui prenant les mains. Fais ce qui demande le plus de courage. Cela te vaudra la reconnaissance éternelle. Aucun mal ne te sera fait. C’est le message de la Bonne Déesse.

Je me suis souvent demandé au cours des années qui ont suivi si cette prédiction avait altéré ou non le jugement de Cicéron. Il est vrai qu’il avait souvent tourné présages et augures en dérision devant moi, les jugeant d’une bêtise puérile. Mais l’expérience m’a montré que les plus grands sceptiques prient in extremis tous les dieux de l’Olympe s’ils pensent que cela peut les aider. Je savais avec certitude que l’annonce avait fait plaisir à Cicéron. Il baisa la main de Terentia et la remercia pour sa piété et le souci qu’elle avait de ses intérêts. Puis il monta se préparer pour le sénat tandis qu’on répandait, sur ses instructions, la nouvelle du présage parmi la foule qui patientait dans la rue. Pendant ce temps, Clodius avait trouvé une chemise de femme sous l’un des divans, et je le vis la porter à son nez et inspirer profondément.

Sur ordre du consul, les prisonniers ne furent pas conduits devant le sénat et demeurèrent dans leurs résidences surveillées respectives. Cicéron prétendit que c’était pour des raisons de sécurité, mais je pense que c’était parce qu’il n’aurait pas supporté de les regarder en face. Cette fois encore, l’assemblée se tint dans le temple de la Concorde, et tous les dirigeants de la république y participaient, à l’exception de Crassus, qui fit savoir qu’il était souffrant. En réalité, il voulait éviter d’avoir à se prononcer pour ou contre la peine de mort. Peut-être aussi craignait-il une agression : ils étaient nombreux parmi les patriciens et l’ordre équestre à penser qu’il aurait dû lui aussi être arrêté. César, en revanche, arriva parfaitement décontracté, ses épaules larges et sèches se frayant un passage parmi la garde, sans prêter attention ni aux jurons ni aux insultes. Il se glissa à sa place, au premier rang, s’installa confortablement et étendit largement ses jambes dans l’allée. Le crâne étroit de Caton lui faisait face, penché, comme d’habitude, sur les livres de comptes du Trésor. Il faisait très froid. Les portes du temple avaient été laissées grandes ouvertes pour la foule des spectateurs, et c’était une véritable bourrasque qui s’engouffrait dans l’allée centrale. Isauricus portait une paire de vieux gants gris, on entendait force toux et éternuements et, quand Cicéron prit la parole pour réclamer le calme, son souffle jaillit telle la vapeur d’une bouilloire.