Son propre nom ayant été prononcé, Cicéron intervint :
— J’ai écouté les remarques du grand pontife avec beaucoup d’attention, dit-il. Propose-t-il que les prisonniers soient tout simplement relâchés pour qu’ils puissent grossir l’armée de Catilina ?
— En aucun cas, répondit César. J’admets qu’ils ont perdu le droit de respirer le même air et de voir la même lumière que le reste d’entre nous. Toutefois, la mort a été prescrite par les dieux immortels non pour punir, mais pour nous soulager de nos maux et de nos épreuves. Si nous les tuons, nous mettrons fin à leurs souffrances. Je propose donc un destin plus cruel : que tous les biens des prisonniers soient confisqués et qu’eux-mêmes restent emprisonnés, chacun dans une ville séparée, jusqu’à la fin de leurs jours. Les condamnés ne pourront jamais faire appel de cette peine, et quiconque tentera de le faire pour eux se rendra coupable d’un acte de trahison. La vie, pères conscrits, conclut-il, devra signifier toute la vie.
Quelle impudence ! Mais aussi quelle intelligence et quelle efficacité ! Alors même que je notais la motion de César et la tendais à Cicéron, j’entendais les chuchotements fébriles parcourir le sénat. Le consul me prit les tablettes avec une expression inquiète sur le visage. Il sentait que son ennemi avait réussi un coup plein d’adresse, mais ne pouvait en prévoir toutes les implications ni ne savait comment réagir. Il lut la proposition de César à voix haute et demanda si quelqu’un souhaitait émettre un commentaire, ce que ne manqua pas de faire Silanus, consul désigné et roi des cocus.
— Les paroles de César m’ont profondément ému, déclara-t-il en se frottant onctueusement les mains, tellement ému en fait que je ne voterai pas pour ma propre proposition. Je pense à présent moi aussi que l’emprisonnement à perpétuité est une peine plus appropriée que la mort.
Cette déclaration suscita des exclamations étouffées suivies par une sorte de bruissement dans les rangs indiquant que le vent de l’opinion générale était en train de tourner. Si on leur donnait à choisir entre l’exil et la mort, la majorité des sénateurs choisiraient la mort. Mais si on leur proposait de choisir entre la mort et la prison à perpétuité, ils pouvaient très bien revoir leur position. Et qui aurait pu le leur reprocher ? Cela semblait être la solution parfaite : les conjurés recevraient un châtiment exemplaire, et le sénat échapperait à l’anathème en évitant d’avoir du sang sur les mains. Cicéron chercha anxieusement autour de lui des défenseurs de la peine de mort, mais voilà que tous ceux qui prenaient la parole prônaient à présent les mérites de l’emprisonnement à perpétuité. Hortensius soutint la motion de César ; contre toute attente, Isauricus fit de même. Metellus Nepos déclara qu’une exécution sans la possibilité de faire appel serait illégale, et fit écho à la demande de Néron de rappeler Pompée. Après une ou deux heures de ce son de cloche, quelques voix seulement s’élevant encore pour réclamer la mort, Cicéron demanda une brève suspension pour permettre aux sénateurs d’aller se soulager ou se rafraîchir. Pendant ce temps, il tint rapidement conseil avec Quintus et moi. Le jour commençait déjà à décliner et nous n’y pouvions rien — il était bien entendu formellement interdit d’allumer le moindre feu ou la moindre lampe dans l’enceinte d’un temple. Je compris soudain que le temps nous était compté.
— Alors ? demanda Cicéron à voix basse en s’avançant sur son siège. Qu’est-ce que vous en pensez ?
— La motion de César va passer, répondit Quintus dans un chuchotement, cela ne fait aucun doute. Même les patriciens se laissent convaincre.
— Et s’empressent d’oublier leurs belles promesses… grogna Cicéron.
— Ce ne peut qu’être bon pour toi, commentai-je avec enthousiasme puisque je soutenais l’option du compromis. Ça te tire d’un mauvais pas.
— Cette proposition est absurde ! siffla Cicéron avec un regard peu amène en direction de César. Le sénat ne peut faire passer de loi qui engage perpétuellement ses successeurs, et César le sait. Que se passera-t-il, l’année prochaine, si un sénateur dépose une motion disant que ce n’est pas de la trahison de militer pour la libération des prisonniers, et que cette motion est votée par une assemblée publique ? César veut juste maintenir un état de crise pour servir ses propres desseins.
— Mais alors, ce sera le problème de ton successeur, répondis-je, pas le tien.
— Tu passeras pour un faible, avertit Quintus. Qu’en retiendra l’Histoire ? Il faut que tu t’exprimes.
Les épaules de Cicéron s’affaissèrent. C’était exactement l’épreuve qu’il redoutait. Je ne l’avais jamais vu plongé dans une indécision aussi douloureuse.
— Tu as raison, conclut-il, bien que je ne puisse imaginer d’issue qui ne soit pas désastreuse pour moi.
Ainsi, à la fin de la suspension, il annonça qu’il allait malgré tout s’exprimer.
— Je vois, pères conscrits, que vous avez tous le visage et les yeux tournés vers moi, aussi dirai-je ce qu’un consul doit dire. Nous nous trouvons confrontés à deux propositions : celle de Silanus — bien qu’il ne désire plus voter pour elle —, qui prône la mort pour les conjurés ; celle de César, qui est en faveur de l’emprisonnement à vie — une punition exemplaire pour un crime odieux. C’est, comme il le dit lui-même, une peine pire que la mort car César exclut même l’espoir, seule consolation des hommes dans le malheur. Il recommande encore la confiscation de tous leurs biens, afin d’ajouter la pauvreté à leurs autres tourments. La seule chose qu’il laisse à ces scélérats est la vie — alors que s’il la leur avait prise, il leur aurait épargné d’un seul coup douloureux bien des souffrances tant physiques que morales.
« Maintenant, pères conscrits, je sais exactement où est mon intérêt. Si vous adoptez la motion de César, qui est du parti populaire, j’aurai moins de raison de craindre les attaques de la plèbe, parce que je suivrai ce qu’il a défendu. Alors que si vous adoptez l’autre solution, je redoute bien d’autres ennuis. Cependant, plaçons les intérêts de la république au-dessus des dangers qui peuvent me menacer. Nous devons faire ce qui est juste. Répondez-moi : si un chef de famille découvrait ses enfants tués par un esclave, son épouse assassinée et sa maison brûlée, et qu’il n’infligeait pas la peine capitale aux coupables, le jugerait-on bon et compatissant ou bien le verrait-on comme le plus inhumain et le plus cruel des hommes pour n’avoir pas vengé les siens ? Je pense qu’un homme qui ne soulage pas son chagrin et sa souffrance en infligeant une peine similaire au coupable est quelqu’un qui ne ressent rien et a un cœur de pierre. Je soutiens donc la proposition de Silanus.
César se leva aussitôt pour intervenir :
— Mais, là où le plaidoyer du consul pèche, c’est que les accusés n’ont pas commis de tels crimes — ils sont condamnés pour leurs intentions et non pour ce qu’ils ont effectivement fait.
— Exactement ! s’éleva une voix de l’autre côté de la salle, et toutes les têtes se tournèrent vers Caton.