Si le vote avait eu lieu à ce moment, je n’ai guère de doute que la proposition de César eût été adoptée malgré l’avis du consul. Les prisonniers auraient été répartis par toute l’Italie et auraient pourri en prison ou bien auraient été graciés selon les caprices de la politique, et le destin de Cicéron en eût été fort différent. Mais au moment même où l’issue semblait assurée, des rangs situés au fond du temple se dressa une silhouette familière, négligée et émaciée, les épaules nues malgré le froid, le bras levé pour indiquer sa volonté d’intervenir.
— Marcus Porcius Caton, dit Cicéron d’une voix hésitante, car on ne savait jamais de quel côté la logique rigide de Caton allait le faire pencher. Tu veux dire quelque chose ?
— Oui, je veux parler, dit Caton. Je veux parler parce qu’il faut bien que quelqu’un rappelle à cette assemblée ce à quoi nous sommes confrontés. La question, citoyens, est justement que nous ne traitons pas de crimes qui ont été commis mais de crimes programmés. Et c’est précisément pour cette raison qu’il ne servira à rien d’invoquer la loi a posteriori : nous aurons tous été massacrés !
Un murmure parcourut l’assemblée : il disait la vérité. Je levai les yeux vers Cicéron. Il hochait la tête, lui aussi.
— Trop de ceux qui siègent ici, déclara Caton d’une voix de plus en plus forte, font plus cas de leurs villas et de leurs statues que de leur pays. Par les dieux immortels, c’est à vous que je m’adresse ! Réveillez-vous pendant qu’il est encore temps et prenez en main la défense de la république ! C’est notre liberté, notre vie qui sont en jeu ! Dans les circonstances actuelles, on voudrait nous parler de mansuétude et de miséricorde ?
Il s’avança entre les rangs, pieds nus, et se dressa dans l’allée centrale, sa voix dure et impitoyable grinçant tel un couteau sur la meule. C’était comme si son célèbre grand-père venait de sortir de la tombe et secouait furieusement ses boucles grises en nous regardant.
— Ne croyez pas, citoyens, que ce soit par les armes que nos ancêtres ont fait grandir la république, de petite qu’elle était. S’il en était ainsi, c’est avec nous qu’elle serait au sommet de sa gloire car nous avons beaucoup plus d’alliés et de citoyens, d’armes et de chevaux qu’eux. Non, d’autres avantages ont fait leur grandeur, et ils n’existent plus chez nous. À l’intérieur du pays, une activité acharnée, au-dehors une domination juste, et au sénat un esprit libre dans les délibérations, sur lequel ne pesaient ni le remords ni la passion. Voilà ce que nous avons perdu. Nous accumulons les richesses personnelles alors que l’État est dans la misère et nous passons notre vie dans l’oisiveté, de sorte que, au premier assaut, la république est sans défense.
« Une conjuration s’est formée parmi les citoyens des plus hautes classes pour mettre le feu à la patrie. Ils appellent à la guerre la nation la plus hostile au nom romain : les Gaulois. Le chef des ennemis se tient avec une armée prête à déferler sur nous. Et vous hésitez et vous vous demandez quoi faire des ennemis arrêtés dans nos murs ?
Il cracha littéralement son sarcasme, arrosant les sénateurs les plus proches de salive.
— Je vous suggère d’avoir pitié d’eux — ce sont de tout jeunes gens qui ont péché par ambition. Relâchez-les donc avec leurs armes ! Mais prenez garde que votre douceur et votre pitié, quand ils seront armés, ne tournent à votre perte ! Vous savez bien, dites-vous, que la situation est grave, mais vous n’avez pas peur. Balivernes ! Vous tremblez d’effroi. Seulement, par inertie, par mollesse, vous hésitez, comptant les uns sur les autres, vous en remettant sans doute aux dieux immortels. Mais je vous le dis, ce ne seront pas des vœux et des prières de femmes qui nous vaudront l’aide des dieux. Seules la vigilance et l’action nous permettront de réussir.
« Nous sommes cernés de toutes parts. Catilina et son armée sont prêts à nous prendre à la gorge. Nos ennemis vivent dans le cœur même de la cité. C’est pourquoi nous devons agir au plus vite. Voici donc mon avis, consul. Prends bonne note, scribe : Puisque, par la volonté impie de citoyens criminels, la république est exposée aux plus grands dangers, et puisque, sur leurs aveux et autres témoignages, les accusés ont été convaincus d’avoir conçu des projets d’incendie, de massacre et d’autres procédés scélérats et violents contre leurs concitoyens, qu’ils soient sur leur aveu, et comme s’ils avaient été pris en flagrant délit de crime entraînant la mort, condamnés suivant les habitudes de nos pères à la peine capitale.
Pendant trente ans, j’ai suivi les débats du sénat, et j’ai assisté à nombre de grands et fameux discours. Pourtant je n’en ai jamais vu un — pas un seul, même de loin — qui pût rivaliser avec les effets de cette brève intervention de Caton. En quoi consiste l’éloquence si ce n’est en l’art de traduire l’émotion en mots précis et justes ? Caton parvint à exprimer ce que ressentaient une majorité d’hommes qui n’avaient pas les mots pour le dire, même pour se le dire. Il les sermonna, et ils lui en furent reconnaissants. De tous les coins du temple, des sénateurs se levèrent et l’applaudirent en venant se placer auprès de leur héros pour indiquer qu’ils le soutenaient. Il n’était plus ce personnage excentrique au dernier rang. Il était le roc, l’ossature et le nerf de la vieille république. Cicéron le contemplait avec étonnement. Quant à César, il se leva d’un bond pour réclamer un droit de réponse et entama aussitôt un discours. Mais tous voyaient bien qu’il ne cherchait qu’à gagner du temps sur la motion de Caton pour empêcher le vote car il ne restait déjà que très peu de lumière et les ombres s’allongeaient très loin dans le temple. Des cris de fureur retentirent parmi ceux qui entouraient Caton et certains en vinrent aux mains. Plusieurs chevaliers qui se tenaient à la porte se précipitèrent à l’intérieur, brandissant leur glaive. César agitait les épaules en tous sens pour se dégager des mains qui tentaient de le faire asseoir, et continuait de parler.
Les chevaliers se tournèrent vers Cicéron, guettant ses instructions. Un signe de tête ou un doigt levé aurait suffi pour que César fût passé au fil de l’épée. Et, pendant une fraction de seconde, Cicéron hésita. Néanmoins, il fit non de la tête. César fut relâché et, dans le chaos qui suivit, il dut quitter précipitamment le temple car je ne le vis plus ensuite. Cicéron descendit de son estrade et parcourut l’allée avec ses licteurs pour admonester les sénateurs et séparer les combattants, en repoussant certains de force à leur place. Il ne retourna sur sa chaise que lorsqu’un semblant d’ordre fut rétabli.
— Pères conscrits, dit-il alors, le visage d’un blanc de craie dans la pénombre, la voix tendue et assourdie, le sentiment général de cette assemblée est clair. La motion de Marcus Caton l’emporte. La sentence est la mort.
Il était à présent vital d’agir vite. Les condamnés devaient être conduits rapidement à la salle d’exécution avant que leurs amis et partisans ne prennent réellement conscience de ce qui allait leur arriver. Pour amener chaque prisonnier, Cicéron mit un ancien consul à la tête d’un détachement de gardes : Catulus alla chercher Cethegus, Torquatus s’occupa de Capito, Pison de Caeparius et Lepidus de Statilius. Après avoir réglé les derniers détails et demandé que les autres sénateurs restent à leur place pendant les exécutions, il partit lui-même en dernier chercher le condamné le plus important, à savoir Lentulus Sura.
Dehors, le soleil venait juste de se coucher. La foule rassemblée ne présageait rien de bon, cependant, les gens s’écartèrent aussitôt pour nous laisser passer. Ils me firent penser aux spectateurs d’un sacrifice, à la fois solennels, respectueux et intimidés par les mystères de la vie et de la mort. Nous nous rendîmes avec notre escorte sur le Palatin, chez Spinther, qui était un parent de Sura, et trouvâmes notre prisonnier dans l’atrium, en train de jouer aux dés avec l’un des hommes préposés à sa garde. Il venait de lancer : les dés roulaient encore sur le plateau lorsque nous entrâmes. En voyant l’expression de Cicéron, il dut comprendre instantanément que tout était fini pour lui. Il baissa les yeux vers les dés pour vérifier son score, puis nous regarda et nous adressa un sourire éteint.