— On dirait bien que j’ai perdu, dit-il.
Je ne peux que louer l’attitude de Sura. Son grand-père et son arrière-grand-père, qui avaient été consuls tous les deux, auraient été fiers de sa conduite, du moins pour ce qui était de cette dernière heure. Il remit une bourse contenant de l’argent à distribuer entre ses gardiens puis sortit de la maison aussi tranquillement que s’il se rendait aux bains. Le seul reproche qu’il se permit fut des plus légers :
— Je crois que tu m’as tendu un piège, dit-il à Cicéron.
— Tu t’es piégé tout seul, rétorqua le consul.
Sura n’ajouta rien durant toute notre traversée du forum et marcha d’un pas ferme, le menton levé. Il portait toujours la simple tunique qu’on lui avait donnée la veille. Pourtant, à voir leur attitude, on aurait pu croire que c’était Cicéron, d’une pâleur mortelle dans sa pourpre consulaire, le condamné et Sura son gardien. Je sentais les yeux de la foule immense braqués sur nous. Tous étaient aussi sages, curieux et dociles que des moutons. Au pied de l’escalier conduisant au carcer, le beau-fils de Sura, Marc Antoine, se précipita devant la garde en criant pour savoir ce qui se passait.
— J’ai un bref rendez-vous, lui répondit tranquillement Sura. Ça ne prendra qu’un moment. Va réconforter ta mère. Elle aura plus besoin de toi que moi.
Marc Antoine gémit de chagrin et de colère et essaya de s’avancer pour toucher Sura, mais il fut écarté par les licteurs. Nous gravîmes les marches entre les détachements de soldats, nous inclinâmes pour franchir une entrée basse mais très profonde, presque semblable à un tunnel, et débouchâmes dans une salle de pierre circulaire et dépourvue de fenêtres, éclairée par des torches. L’air était confiné, empuanti par l’odeur de la mort et des déjections humaines. Mes yeux s’habituèrent à la pénombre et je reconnus Catulus, Pison, Torquatus et Lepidus, qui tenaient les plis de leur toge pressés contre leur nez, et aussi la silhouette trapue du carnifex, le bourreau officiel en tablier de cuir flanqué d’une demi-douzaine d’assistants. Les autres prisonniers étaient déjà allongés par terre, les bras étroitement noués derrière le dos. Capito, qui avait passé la journée avec Crassus, pleurait doucement. Statilius, qui avait été détenu dans la résidence officielle de César, avait trouvé l’oubli dans le vin. Caeparius semblait isolé du reste du monde, recroquevillé sur lui-même, les yeux fermés. Cethegus protestait avec véhémence que tout cela était illégal et réclamait le droit de s’adresser au sénat ; quelqu’un lui assena un coup de pied dans les côtes, et il se tut. Le carnifex saisit Sura par les bras et les lui attacha prestement au niveau des coudes et des poignets.
— Consul, demanda Sura en grimaçant tandis qu’on l’attachait, me donnes-tu ta parole qu’il ne sera fait aucun mal à ma femme et à ma famille ?
— Oui, je te le promets.
— Et remettras-tu nos corps à nos familles pour que nous ayons des funérailles ?
— Oui, je le ferai.
(Marc Antoine assurera par la suite que Cicéron avait refusé cette dernière requête, ce qui est encore un de ses innombrables mensonges.)
— Ce n’était pas censé être mon destin. Les augures étaient très clairs.
— Tu t’es laissé suborner par des gens néfastes.
Quelques instants plus tard, Sura fut entravé et regarda autour de lui.
— Je meurs en aristocrate romain ! cria-t-il dans une attitude de défi. Et en patriote !
C’en fut trop pour Cicéron.
— Non, dit-il brièvement en adressant un signe de tête au carnifex, tu meurs en traître.
Sur ces mots, Sura fut entraîné vers le grand trou noir qui occupait le centre de la pièce et qui était le seul accès à la salle d’exécution, sous nos pieds. Deux hommes robustes le firent descendre dans ce trou, et j’eus une dernière vision de son beau visage effaré et hébété dans la lumière des torches. Puis d’autres mains puissantes durent le réceptionner car il disparut brusquement. Le corps prostré de Statilius fut descendu juste après Sura ; vint ensuite rapidement le tour de Capito, qui tremblait tant que ses dents s’entrechoquaient, puis de Caeparius, comme évanoui de terreur ; et enfin de Cethegus, qui hurla, sanglota et se débattit tant que deux hommes durent le faire asseoir pendant qu’un troisième lui attachait les jambes — ils finirent par le pousser tête la première dans le trou, et il atterrit avec un bruit sourd. Puis on n’entendit plus rien sinon quelques bruits de lutte, mais ceux-ci ne tardèrent pas à cesser, eux aussi. J’appris par la suite qu’ils avaient été pendus les uns après les autres à des crochets fixés au plafond. Au bout de ce qui parut une éternité, le carnifex cria que le travail était terminé, et Cicéron s’approcha à contrecœur du trou pour regarder en bas. On passa une torche au-dessus des victimes. Les cinq hommes étranglés gisaient les uns à côté des autres, levant vers nous leurs yeux aveugles exorbités. Je n’éprouvai aucune pitié : je pensais au corps mutilé du garçon qu’ils avaient sacrifié pour sceller leur pacte. Caton avait raison, me dis-je. Ils avaient mérité de mourir. Et c’est encore ce que je pense aujourd’hui.
Une fois qu’il se fut assuré de la mort des conjurés, Cicéron eut hâte de sortir de cette « antichambre de l’enfer », comme il l’appela lui-même par la suite. Nous nous engouffrâmes à nouveau dans l’étroit tunnel d’accès avant d’émerger dans l’air glacé de la nuit — découvrant alors un spectacle des plus inattendus. Dans l’obscurité, le forum tout entier était éclairé par des torches formant un immense tapis de petites lueurs jaunes et vacillantes. À perte de vue, la foule attendait, immobile et silencieuse, bordée par l’assemblée des sénateurs, tout juste sortis du temple de la Concorde, juste à côté de la prison. Tous les regards étaient tournés vers Cicéron. De toute évidence, il lui fallait annoncer ce qui venait de se passer bien qu’il n’eût pas la moindre idée de ce que serait la réaction générale. De plus, il se trouvait confronté à une autre difficulté qui montrait bien le caractère sans précédent des événements : la superstition voulait à l’époque qu’un magistrat ne prononce jamais le mot « mort » dans le forum, de crainte qu’il ne porte malheur à la cité. Cicéron réfléchit donc un instant, s’éclaircit la gorge pour éliminer les miasmes accumulés dans le carcer, rejeta les épaules en arrière et clama d’une voix forte :
— Ils ont vécu !
Sa voix se répercuta contre les édifices et fut suivie d’un silence si profond que je craignis une hostilité soudaine et grégaire, et que nous ne fussions les prochains à être exécutés. Mais sans doute les gens cherchaient-ils simplement à comprendre les propos de Cicéron. Quelques sénateurs commencèrent à applaudir. D’autres se joignirent à eux et les applaudissements se muèrent en acclamations. Pour peu à peu, se répandre dans la multitude. « Vive Cicéron ! » crièrent-ils. « Vive Cicéron ! », « Loués soient les dieux de nous avoir donné Cicéron ! »