Il aurait bien mieux valu pour lui qu’il quittât Rome pendant un an ou deux pour gouverner une province : le mythe aurait grandi durant son absence et il serait devenu une légende. Mais il avait cédé ses provinces à Hybrida et à Celer, et il ne lui restait rien d’autre à faire que de demeurer en ville et reprendre son métier d’avocat. La familiarité fait perdre tout attrait aux personnages les plus fascinants : on trouverait probablement ennuyeux Jupiter lui-même si on le croisait tous les jours dans la rue. Peu à peu, l’éclat de Cicéron se ternit. Pendant plusieurs semaines, il s’occupa à me dicter un énorme compte-rendu de ce qu’il avait accompli durant son consulat dans l’intention de le remettre à Pompée. Le rapport avait la taille d’un livre et justifiait chacune de ses actions dans ses moindres détails. Je savais que c’était une erreur et j’essayais toutes les tactiques possibles et imaginables pour en différer l’envoi — en vain. Il partit par courrier spécial en Orient et, en attendant la réaction du grand homme, Cicéron entreprit de mettre en forme et de publier les discours qu’il avait prononcés pendant les événements. Il y inséra de nombreux morceaux de bravoure sur lui-même, en particulier dans le discours public donné aux rostres le jour de l’arrestation des conjurés. J’étais tellement inquiet qu’un matin, alors qu’Atticus partait, je le pris à part et lui en lus un ou deux extraits.
— « Le jour où la vie nous fut conservée n’est pour nous ni moins heureux ni moins solennel que le jour qui nous vit naître ; et puisque la reconnaissance de nos pères a placé parmi les dieux immortels le fondateur de cette ville, vous garderez sans doute aussi, et transmettrez à vos descendants, le souvenir du magistrat, qui, la trouvant fondée et agrandie, la sauva de la ruine. »
— Quoi ? s’exclama Atticus. Je ne me souviens pas de l’avoir entendu dire une chose pareille.
— Il n’a rien dit de tel, répondis-je. Se comparer à Romulus en un tel moment lui aurait paru absurde. Et écoute ceci…
Je baissai la voix et regardai autour de moi pour m’assurer que Cicéron ne se trouvait pas à proximité.
— « Pour prix de si grands services, je ne vous demande, Romains, aucune récompense, aucune distinction, aucun monument de gloire sinon un souvenir impérissable de cette grande journée. L’avenir saura que, dans un seul et même temps, deux hommes se rencontrèrent, dont l’un reculait par-delà des bornes connues de la terre les limites de l’empire, tandis que l’autre lui conservait sa capitale, le siège même de sa vaste puissance… »
— Laisse-moi voir ça, demanda Atticus.
Il me prit le texte des mains et le lut en entier, secouant la tête avec incrédulité.
— Se mettre au même niveau que Romulus, c’est une chose, mais se comparer à Pompée en est une autre. Ce serait déjà assez dangereux si c’était quelqu’un d’autre qui le disait sur lui, mais qu’il le clame lui-même… ? Espérons que Pompée n’en aura jamais vent.
— Il le saura.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai reçu l’ordre de lui en envoyer un exemplaire.
Une fois encore, je vérifiai que personne n’écoutait.
— Pardonne-moi si je parle sans en être prié, m’excusai-je, mais il me donne bien du souci. Il n’est plus le même depuis les exécutions. Il ne dort pas bien, il n’écoute personne et pourtant il ne supporte plus de rester seul ne serait-ce qu’une heure. Je crois que la vision de ces morts l’a affecté — tu sais comme il est délicat.
— Le problème ne vient pas de sa nature trop sensible mais de sa conscience. S’il était absolument certain de la justesse de son action, il n’éprouverait pas le besoin de se justifier sans cesse.
La remarque était très pertinente et, avec le recul, je plains davantage Cicéron aujourd’hui que je ne le fis à l’époque, car il devait se sentir très seul à essayer de s’ériger en monument public. Cependant, sa plus grande folie ne fut pas son rapport vaniteux envoyé à Pompée ni ses vantardises incessantes, ni son discours revu et corrigé : ce fut une maison.
Cicéron n’était pas le premier homme politique, et je suis certain qu’il ne sera pas le dernier, à convoiter une maison au-dessus de ses moyens. Dans son cas, la maison en question était la grande demeure condamnée voisine de celle de Celer, qui se trouvait dans Clivus Victoriae, sur le Palatin, et qu’il avait remarquée lorsqu’il était allé convaincre le préteur de prendre le commandement de l’armée contre Catilina. Elle appartenait alors à Crassus mais avait auparavant été la propriété du tribun immensément riche M. Livius Drusus. On raconte que l’architecte qui l’avait conçue avait promis à Drusus qu’il lui construirait une maison d’où il pourrait voir tout autour de lui et où il serait à l’abri de tous les indiscrets, sans qu’aucun voisin y pût plonger ses regards. « Au contraire, aurait répliqué Drusus, dispose ma maison pour que tout ce que je ferai puisse être aperçu de tout le monde. » Et c’était effectivement ce genre de bâtisse : perchée sur la colline, massive, vaste, prétentieuse, visible de tous les coins du Capitole et du forum. Elle jouxtait d’un côté la maison de Celer et de l’autre un grand jardin public et un portique érigé par le père de Catulus. Je ne sais pas qui lui mit en tête d’en faire l’acquisition, j’imagine que ce devait être Clodia. En tout cas, elle mentionna lors d’un dîner que la maison était toujours à vendre et que ce serait « merveilleusement amusant » de l’avoir pour voisin. Naturellement, cela poussa Terentia à s’opposer à cette idée dès le début.
— Elle est trop moderne et elle est vulgaire, décréta-t-elle. C’est exactement l’idée qu’un parvenu se fait de l’endroit où doit vivre un homme respectable.
— Je suis le Père de la Patrie. Les gens aimeront l’idée que je les contemple avec un regard paternel. Et c’est là que nous méritons de vivre, parmi les Claudii, les Aemilii Scauri, les Metelli — les Cicéron sont une grande famille à présent. Et puis je croyais que tu détestais être ici.
— Je ne m’oppose pas à l’idée de déménager, mon époux, mais à l’idée de déménager là-bas. Et où trouverais-tu les moyens ? C’est l’une des plus grandes maisons de Rome. Elle doit valoir au moins dix millions.
— Je vais aller voir Crassus. Il me fera peut-être un prix.
La maison de Crassus, située elle aussi sur le Palatin, paraissait trompeusement modeste vue de l’extérieur, surtout pour quelqu’un dont on disait qu’il possédait huit mille amphores remplies de pièces d’argent. Il recevait chez lui avec son boulier et ses livres de comptes, entouré d’une équipe d’esclaves et d’affranchis qui s’occupaient de ses affaires. J’accompagnai Cicéron lorsqu’il s’y rendit et, après quelques remarques préliminaires concernant la situation politique, Cicéron aborda la question de la maison de Drusus.