— Tu veux l’acheter ? demanda Crassus, soudain intéressé.
— C’est possible. Combien coûte-t-elle ?
— Quatorze millions.
— Aïe ! C’est beaucoup trop cher pour moi, désolé.
— Je te la laisse pour dix.
— C’est très généreux, malheureusement c’est encore hors de ma portée.
— Huit ?
— Non, vraiment Crassus — c’est très gentil, mais je n’aurais jamais dû aborder la question, dit Cicéron en commençant à se lever.
— Six ? proposa Crassus. Quatre ?
Cicéron se rassit.
— Je pourrais arriver à t’en offrir trois.
— Pourrait-on se mettre d’accord sur trois et demi ?
Pendant le trajet du retour, j’essayai prudemment de suggérer que faire l’acquisition d’une telle demeure pour le quart de sa valeur réelle ne ferait pas bonne impression sur ses électeurs. Ils trouveraient sûrement ça louche.
— Qui se soucie des électeurs ? répliqua Cicéron. Quoi que je fasse, je ne pourrai pas me représenter au consulat avant dix ans. Et de toute façon, ils n’ont pas besoin de savoir combien je l’ai payée.
— Ça ressortira à un moment ou à un autre, l’avertis-je.
— Par tous les dieux du ciel, vas-tu cesser de me faire la leçon sur ma façon de vivre ? C’est déjà assez pénible d’avoir à le supporter de la part de ma femme sans avoir à l’accepter de mon secrétaire ! N’ai-je pas enfin gagné le droit à un peu de luxe ? Sans moi, la moitié de cette ville ne serait plus qu’un tas de cendres et de briques calcinées ! Ce qui me fait penser… avons-nous reçu des nouvelles de Pompée ?
— Non, répondis-je en baissant la tête.
Je n’insistai pas davantage, mais je continuai d’être inquiet. J’étais absolument certain que Crassus voudrait quelque chose en échange de son manque à gagner ; sinon, cela voulait dire qu’il détestait tant Cicéron qu’il était prêt à sacrifier dix millions dans le simple but de faire que les gens le jalousent et lui en veuillent. J’espérais secrètement que Cicéron recouvrerait la raison dans les jours qui suivraient, ne fût-ce que parce que je savais qu’il n’avait pas les trois millions et demi de sesterces, loin s’en fallait. Néanmoins Cicéron était toujours d’avis que les revenus devaient s’ajuster aux dépenses plutôt que l’inverse. Il s’était mis en tête de s’installer dans Clivus Victoriae pour vivre dans le panthéon des grands noms de la république, et était bien décidé à se procurer l’argent nécessaire, d’une façon ou d’une autre. Il ne tarda pas à trouver un moyen.
À cette époque, il ne se passait pratiquement pas un jour sans qu’un conjuré survivant soit jugé sur le forum. Autronius Paetus, Cassius Longinus, Marcus Laeca, les deux assassins potentiels, Vargunteius et Cornélius, ainsi que beaucoup d’autres, défilèrent devant les tribunaux en une lugubre procession. Dans chaque affaire, Cicéron était témoin pour le compte du ministère public, et son prestige était tel qu’un mot de lui suffisait invariablement à faire pencher la cour. Les uns après les autres, tous les conjurés furent jugés coupables — même si, heureusement pour eux, le temps n’était plus à l’urgence et aucun ne fut condamné à mort. Ils furent en revanche déchus de leur citoyenneté et de leurs biens puis exilés dans le dénuement le plus complet. Cicéron était presque plus redouté et détesté que jamais par les conspirateurs et leurs familles, et il dut continuer à s’entourer d’une garde pour sortir.
Le procès le plus attendu de tous fut peut-être celui de Publius Cornélius Sylla, qui avait été plongé jusqu’à son noble cou dans la conjuration. Alors que la date en approchait, son avocat — c’était inévitablement Hortensius — vint trouver Cicéron.
— Mon client a une faveur à te demander, annonça-t-il.
— N’en dis pas plus : il voudrait que je refuse de témoigner contre lui ?
— C’est exact. Il est totalement innocent et a toujours eu la plus grande considération…
— Oh, épargne-moi toute cette hypocrisie. Il est coupable et tu le sais aussi bien que moi.
Cicéron sonda le visage impassible d’Hortensius pour essayer de l’évaluer.
— En fait, tu peux lui dire que je suis prêt à me taire sur cette affaire, mais à une condition.
— Qui est ?
— Qu’il me donne un million de sesterces.
Je prenais comme d’habitude cette conversation en notes, mais je dois dire qu’à ces mots ma main se figea. Même Hortensius qui, après trente années de barreau romain, n’était pas choqué par grand-chose, parut interloqué. Il partit cependant consulter Sylla et revint un peu plus tard ce même jour.
— Mon client voudrait te faire une contre-proposition. Si tu es prêt à prononcer le plaidoyer de clôture pour sa défense, il te paiera deux millions.
— D’accord, répondit Cicéron sans la moindre hésitation.
Il ne fait guère de doute que, si Cicéron n’avait pas conclu ce marché, Sylla aurait été condamné à l’exil, comme les autres ; on disait même qu’il avait déjà fait transférer une grande partie de sa fortune à l’étranger. Aussi, quand, le jour d’ouverture du procès, Cicéron alla s’asseoir sur le banc réservé à la défense, Torquatus, qui représentait le ministère public, put difficilement contenir sa fureur et sa déception. Au cours de son résumé des faits, il attaqua amèrement Cicéron, l’accusant d’avoir été un tyran, de se poser en juge et en juré et d’avoir été, après Tarquin et Numa, le troisième roi de Rome d’origine étrangère. C’était déjà pénible à entendre et, pis que tout, ces piques suscitèrent quelques applaudissements parmi les spectateurs du forum. Cette expression de l’opinion populaire parvint même à percer la carapace d’amour-propre qu’avait érigée Cicéron et, quand vint son tour de prononcer son plaidoyer de clôture, il tenta même de s’excuser.
— Oui, dit-il, j’imagine que mes réussites m’ont rendu trop fier et m’ont conféré une sorte d’arrogance. Toutefois, de ces réussites glorieuses sans effusion de sang, je ne vous dirai que ceci : je serai amplement récompensé d’avoir sauvé cette ville et la vie de tous ces citoyens si aucun danger ne m’échoit pour prix de ce grand service à toute l’humanité. Romains, le forum est plein de ces hommes que j’ai écartés de votre gorge, mais pas de la mienne.
Le discours était efficace et Sylla fut dûment acquitté. Néanmoins, Cicéron aurait mieux fait de prêter attention à ces signes avant-coureurs d’orage. Au lieu de cela, il était si heureux à l’idée de rassembler une bonne partie de l’argent dont il avait besoin pour acheter sa nouvelle maison qu’il en oublia bien vite l’incident. Il ne lui manquait plus à présent qu’un million et demi de sesterces pour obtenir la somme demandée, et il décida de s’adresser aux prêteurs sur gages. Ils exigeaient des garanties, et il confia à au moins deux d’entre eux, sous le sceau du secret, son accord avec Hybrida et la part qu’il comptait toucher des revenus de Macédoine. Cela suffit à emporter l’affaire, et nous emménageâmes dans Clivus Victoriae avant la fin de l’année.
La maison était aussi imposante dedans que dehors. Le plafond de la salle à manger était en bois orné de chevrons dorés. Il y avait dans l’entrée des statues dorées de jeunes gens aux mains tendues, conçues pour faire office de torchères. Cicéron troqua son bureau exigu, où il avait passé tant d’heures mémorables, contre une bibliothèque spacieuse. Moi-même, j’héritai d’une plus grande chambre qui, quoique en sous-sol, n’était pas humide du tout et était dotée d’un soupirail qui me permettait de respirer les fleurs du jardin et d’entendre le chant des oiseaux tôt le matin. J’aurais préféré être affranchi, bien entendu, et avoir un endroit à moi, mais Cicéron n’en parlait jamais et j’étais trop timide — et, curieusement, trop fier — pour réclamer.