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— Comment procéder, alors ?

— C’est simple. Une autre loi. Une phrase encore : « Le sénat et le peuple de Rome autorisent par la présente Pompée le Grand à se porter candidat à l’élection au poste de consul in absentia. » Je pense que je n’ai guère besoin de faire campagne pour ce poste. Les gens savent qui je suis !

Il sourit et regarda autour de lui.

— Et ton armée ?

— Dissoute et dispersée. Il faudra récompenser les soldats bien sûr. Je leur ai donné ma parole.

Le consul, Messalla, intervint :

— On nous a rapporté que tu leur avais promis des terres.

— C’est exact.

Pompée lui-même détecta l’hostilité dans le silence qui suivit.

— Ecoutez, dit-il en se penchant en avant sur son siège pareil à un trône, parlons sans détours. Vous savez que j’aurais pu marcher jusqu’aux portes de Rome avec mon armée de légionnaires et exiger tout ce que je voulais. Mais mon intention est de servir le sénat et non de lui dicter mes volontés, et c’est exactement ce que j’ai voulu démontrer en traversant l’Italie dans la plus grande humilité. Et c’est ce que je veux continuer à démontrer. Vous savez tous que j’ai divorcé ?

Les sénateurs acquiescèrent d’un hochement de tête.

— Qu’en serait-il si je faisais un mariage qui me liait à tout jamais au parti des sénateurs ?

— Je crois que je parlerai au nom de tous, répondit prudemment Cicéron, qui surveillait les autres du regard, en disant que le sénat ne désire rien d’autre que de travailler avec toi, et qu’une telle alliance serait d’une grande utilité. Tu penses à quelqu’un ?

— En fait, oui. On me dit que Caton est quelqu’un d’influent au sénat en ce moment, et Caton a des nièces et des filles en âge de se marier. Mon projet est d’en prendre une et de faire épouser l’autre par mon fils aîné. Voilà, dit-il en se calant avec satisfaction dans son siège. Qu’est-ce que vous en dites ?

— Nous en disons que ce serait une très bonne chose, répliqua Cicéron après un nouveau coup d’œil à ses collègues. Une alliance entre les maisons de Pompée et de Caton assurerait la paix pendant une génération. Les populares en resteront tous prostrés par le choc, et les hommes de bien se réjouiront, dit-il avec un sourire. Je te félicite pour ce coup de maître. Qu’en dit Caton ?

— Oh, il n’est pas encore au courant.

Le sourire de Cicéron se figea.

— Tu as divorcé d’avec Mucia et coupé tes relations avec les Metelli dans le simple but d’épouser une parente de Caton, et tu n’as même pas cherché à savoir quelle sera la réaction de Caton ?

— J’imagine qu’on peut présenter les choses comme ça. Pourquoi ? Tu crois que ça pose un problème ?

— Avec la plupart des gens, je dirais non, mais Caton… eh bien, on ne sait jamais où la flèche inflexible de sa logique peut le conduire. As-tu parlé à beaucoup de monde de tes intentions ?

— À quelques personnes.

— Dans ce cas, puis-je suggérer, imperator, de suspendre momentanément cette discussion pendant que tu envoies le plus tôt possible un émissaire à Caton ?

Un nuage sombre passa sur le visage jusque-là affable de Pompée — il ne lui était visiblement jamais venu à l’esprit que Caton pourrait refuser : si tel était le cas, cela impliquerait pour Pompée de perdre gravement la face — et c’est sur un ton distrait qu’il accepta la suggestion de Cicéron. Lorsque nous partîmes, il s’entretenait déjà avec Lucius Afranius, son plus proche confident. Dehors, la foule était plus dense que jamais et, bien que les gardes de Pompée n’entrouvrissent les portes que juste assez pour nous laisser passer, ils furent presque submergés par le nombre qui se pressait pour entrer. Alors qu’ils se frayaient un chemin vers la cité, Cicéron et les consuls furent la cible de questions incessantes : « Vous lui avez parlé ? », « Que dit-il ? », « Est-il vrai que c’est devenu un dieu ? »

— Ce n’était pas un dieu la dernière fois que j’ai regardé, répondit Cicéron d’un ton enjoué, même s’il n’en est pas très loin ! Il est impatient de nous rejoindre au sénat. Quelle farce, glissa-t-il du coin des lèvres à mon intention. Plaute n’aurait pas trouvé argument plus absurde.

Les choses tournèrent exactement comme Cicéron l’avait redouté. Pompée convoqua le jour même l’ami de Caton, Munatius, qu’il dépêcha chez Caton pour faire de la part du grand homme une proposition de double mariage. La famille de Caton se trouvait justement tout entière rassemblée autour d’un festin. Les femmes furent transportées à la perspective d’une union avec celui qui passait pour le plus grand héros des guerriers romains et était, disait-on, bâti comme un dieu.

Caton, lui, entra aussitôt dans une colère formidable et, sans même prendre le temps de réfléchir ou de consulter quiconque, donna la réponse suivante :

— Va, Munatius, va dire à Pompée que Caton n’est pas à prendre par les femmes, qu’il se réjouit cependant de ses bonnes dispositions et que, si Pompée se conduit en homme juste, il lui donnera une amitié plus sûre que toutes les alliances de famille. Mais il ne livrera pas d’otages à la gloire de Pompée contre la patrie !

Pompée fut, aux dires de tous, abasourdi par la grossièreté de la réponse (« si Pompée se conduit en homme juste » !), et quitta sur-le-champ la Villa Publica de très mauvaise humeur pour se rendre dans sa maison des Monts Albains. Néanmoins, là encore, il fut poursuivi par des démons bien déterminés à s’en prendre à sa dignité. Sa fille, qui n’avait pas plus de neuf ans et qu’il n’avait pas vue depuis qu’elle était en âge de parler, avait appris du célèbre grammairien Aristodème de Nyssa des passages d’Homère pour accueillir son père. Malheureusement, le premier vers qu’elle cita lorsqu’il franchit la porte fut celui qu’adresse Hélène à Pâris : « Te voici revenu du combat. Que n’y restais-tu, mort… », et il y avait trop de monde présent ce jour-là pour que l’anecdote ne s’ébruite pas. Je crains d’ailleurs que Cicéron ne la trouvât si drôle qu’il contribua largement à la répandre dans tout Rome.

Au milieu de tout ce tumulte, on aurait pu croire que l’affaire des mystères de la Bonne Déesse serait oubliée. Plus d’un mois s’était écoulé depuis le scandale, et Clodius avait pris soin de se faire discret. Les gens commençaient à parler d’autre chose. Cependant, un jour ou deux après le retour de Pompée, le collège des pontifes rendit enfin son jugement sur l’incident devant le sénat. Pupius, qui était le premier consul, était aussi un ami de Clodius et désirait étouffer le scandale. Il fut néanmoins bien obligé de lire le rapport des pontifes, et leur verdict était sans appel. La conduite de Clodius répondait indubitablement aux critères du nef as — un sacrilège, un péché, un crime contre la déesse, une abomination.

Le premier sénateur à se lever fut Lucullus, et comme il dut lui être agréable d’annoncer avec la plus grande solennité que son ancien beau-frère avait entaché les traditions de la république et risqué d’attirer la colère des dieux sur la cité !

— Leur colère ne pourra être apaisée qu’en punissant sévèrement le coupable, déclara-t-il.

Et il proposa officiellement que Clodius soit accusé d’avoir violé le caractère sacré des vierges vestales — crime pour lequel la peine prévue était d’être battu à mort. Caton soutint la motion. Les deux dirigeants patriciens, Hortensius et Catulus, se levèrent pour l’appuyer, et il paraissait évident que la majorité de la curie allait dans leur sens. Les sénateurs demandèrent que le plus haut magistrat de Rome après les consuls, le prêteur urbain, réunisse un tribunal spécial, nomme un jury trié sur le volet parmi les sénateurs et traite l’affaire le plus rapidement possible. Avec de tels hommes aux commandes, le résultat était joué d’avance. Pupius accepta à contrecœur de prendre une résolution à cet effet et, à la fin de la séance, Clodius pouvait déjà être considéré comme un homme mort.