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Tard cette nuit-là, quand j’entendis frapper à la porte de Cicéron, je sus avec une certitude toute viscérale que ce devait être Clodius. Malgré sa rebuffade au lendemain du fiasco de la Bonne Déesse, le jeune homme avait continué de revenir régulièrement dans l’espoir de voir Cicéron. Mais j’avais pour strictes instructions de lui refuser l’entrée de la maison. À sa grande irritation, il n’avait jamais pu dépasser l’atrium. Aussi me préparais-je en traversant le vestibule à une nouvelle scène désagréable. Pourtant, après avoir déverrouillé la porte, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir Clodia sur le pas de la porte. Elle ne se déplaçait en général qu’au milieu d’une flottille de servantes, or, cette nuit-là, elle était sans escorte. Elle demanda d’une voix glacée si mon maître était là, et je lui répondis que j’allais voir. Je la fis entrer dans le vestibule et l’invitai à attendre, puis je courus presque à la bibliothèque où Cicéron travaillait. Quand je lui annonçai qui venait le voir, il posa son style et réfléchit un instant.

— Terentia est-elle montée dans sa chambre ?

— Je crois, oui.

— Alors fais-la entrer.

Je fus stupéfait qu’il puisse prendre un tel risque. Il dut se rendre compte du danger, lui aussi, car il ajouta, juste avant que je sorte :

— Et prends garde de ne pas me laisser seul avec elle.

J’allai la chercher. À peine eut-elle pénétré dans la bibliothèque qu’elle se dirigea vers Cicéron et s’agenouilla à ses pieds.

— Je suis venue te supplier de nous accorder ton soutien, dit-elle en baissant la tête. Mon pauvre garçon est pétri de peur et de remords, et cependant il est trop fier pour tenter de nouveau de te demander de l’aide, aussi suis-je venue seule.

Elle saisit entre ses mains le bord de la toge de Cicéron et le baisa.

— Mon cher ami, il en faut beaucoup pour que les Claudii se mettent à genoux, mais je te demande ton aide.

— Lève-toi, Clodia, répliqua Cicéron en jetant des coups d’œil nerveux vers la porte. Quelqu’un pourrait te voir et cette histoire ferait le tour de Rome.

Comme elle ne réagissait pas, il ajouta, plus gentiment :

— Je ne te parlerai même pas, si tu ne te relèves pas tout de suite !

Clodia se releva, tête baissée.

— Maintenant, écoute-moi, reprit Cicéron. Je te le dirai une fois et, ensuite, tu partiras. Tu veux que j’aide ton frère, oui ?

Clodia acquiesça.

— Alors dis-lui de faire exactement ce que je lui conseille. Il faut qu’il écrive une lettre à chacune des femmes dont l’honneur a été outragé. Il doit leur dire qu’il est désolé, qu’il s’agissait d’un accès de folie, qu’il n’est plus digne de respirer le même air qu’elles et leurs filles, etc. — crois-moi, il ne sera jamais trop obséquieux. Ensuite, il devra renoncer à la questure. Quitter Rome, partir en exil. Rester à l’écart de la cité pendant quelques années. Quand les choses se seront calmées, il pourra revenir et tout recommencer. C’est le meilleur conseil que je puisse lui donner. Au revoir.

Il se détourna, mais elle lui prit le bras.

— Quitter Rome le tuerait !

— Non, Clodia, c’est rester à Rome qui le tuera. Il y aura sûrement un procès et il sera jugé coupable. Lucullus y veillera. Néanmoins, Lucullus est vieux et paresseux tandis que ton frère est jeune et plein d’énergie. Le temps est le meilleur des alliés. Répète-lui ce que je viens de te dire et que je lui souhaite bonne chance, et dis-lui de partir demain.

— S’il reste à Rome, te joindras-tu aux attaques menées contre lui ?

— Je ferai mon possible pour rester en dehors de ça.

— Et s’il y a un procès, demanda-t-elle sans lâcher son bras, accepteras-tu de le défendre ?

— Non, c’est absolument impossible.

— Pourquoi ?

— Pourquoi ? fit Cicéron avec un rire incrédule. Pour un millier de raisons.

— Est-ce parce que tu crois qu’il est coupable ?

— Ma chère Clodia, le monde entier sait qu’il est coupable.

— Tu as pourtant défendu Cornélius Sylla alors que le monde entier savait qu’il était coupable, lui aussi.

— Cela n’a rien à voir.

— Pourquoi ?

— Ma femme, tout d’abord… souffla Cicéron avec un autre regard en direction de la porte. Ma femme était présente. Elle a été témoin de toute la scène.

— Tu dis que ta femme demanderait le divorce si tu défendais mon frère ?

— Oui, je pense.

— Alors prends une autre femme, dit Clodia, qui, reculant d’un pas sans quitter Cicéron des yeux, dénoua prestement son manteau et le laissa tomber de ses épaules.

Elle était nue en dessous. Sa peau huilée, sombre et lisse, brillait à la lueur des bougies. Je me tenais juste derrière elle. Elle savait que je la regardais mais ne se souciait pas plus de ma présence que si j’avais été une table ou un tabouret. L’atmosphère s’alourdit. En y réfléchissant, cela me rappelle cet instant au sénat, au milieu du chaos qui suivit le débat sur les conspirateurs, où il eût suffi d’un seul mot ou d’un seul geste de Cicéron pour que César fût tué et le monde — notre monde — totalement changé. C’était la même chose. Après un long silence, il eut un mouvement de tête presque imperceptible puis se baissa, ramassa le manteau et le lui tendit.

— Remets ça, dit-il à voix basse.

Elle l’ignora et posa les mains sur ses hanches.

— Tu préfères vraiment ta vieille bigote desséchée à moi ?

— Oui, répliqua-t-il, visiblement surpris par sa propre réponse. Tout compte fait, je crois que oui.

— Alors, tu fais un bel imbécile, commenta-t-elle en se retournant pour qu’il puisse draper le manteau sur ses épaules.

Son attitude était aussi naturelle que si elle prenait congé après un dîner entre amis. Elle me surprit en train de loucher sur elle et me foudroya d’un tel regard que je baissai bien vite les yeux.

— Tu repenseras à ce moment, assura-t-elle en resserrant son manteau d’un mouvement brusque, et tu le regretteras jusqu’à la fin de tes jours.

— Certainement pas, parce que je vais l’effacer de mon esprit, et je te suggère d’en faire autant.

— Pourquoi voudrais-je l’oublier ?

Elle sourit en secouant la tête.

— Qu’est-ce que mon frère va rire quand il va apprendre ça !

— Tu vas lui raconter ?

— Bien sûr. C’était son idée.

— Pas un mot, m’intima Cicéron après le départ de Clodia.

Il leva la main en signe d’avertissement. Il ne voulait pas en discuter et n’en parla jamais. Le bruit courut pendant des années qu’il y avait eu une aventure entre eux, mais je me refusai à faire le moindre commentaire. J’ai conservé ce secret pendant plus d’un demi-siècle.

L’ambition et la luxure vont souvent de pair. Chez certains hommes, tels César ou Clodius, elles sont indissociables. Avec Cicéron, c’était exactement l’inverse. Je crois qu’il était d’une nature passionnée, mais que cela l’effrayait. De même que son bégaiement, sa faible constitution lorsqu’il était jeune ou ses nerfs instables, il considérait la passion comme un handicap à surmonter par la discipline. Il apprit donc à isoler ce trait de sa nature, et à l’éviter. Pourtant, les dieux sont implacables, et malgré sa résolution de ne plus rien avoir à faire avec Clodia ou son frère, il ne tarda pas à se retrouver aspiré par le tourbillon du scandale.