l'étonnement et la crainte.
Telle fut Consuelo en voyant le comte Albert, et en s'apercevant qu'il ne
la voyait pas, bien qu'elle fût à deux pas de lui. Cynabre s'était levé,
il léchait la main de son maître. Albert lui dit quelques paroles
amicales en bohémien; puis, suivant du regard les mouvements du chien qui
reportait ses discrètes caresses vers Consuelo, il regarda attentivement
les pieds de cette jeune fille qui étaient chaussés à peu près en ce
moment comme ceux de Zdenko, et, sans lever la tête, il lui dit en
bohémien quelques paroles qu'elle ne comprit pas, mais qui semblaient
une demande et qui se terminaient par son nom.
En le voyant dans cet état, Consuelo sentit disparaître sa timidité. Tout
entière à la compassion, elle ne vit plus que le malade à l'âme déchirée
qui l'appelait encore sans la reconnaître; et, posant sa main sur le bras
du jeune homme avec confiance et fermeté, elle lui dit en espagnol de sa
voix pure et pénétrante:
«Voici Consuelo.»
XLIII.
A peine Consuelo se fut-elle nommée, que le comte Albert, levant les yeux
au ciel et la regardant au visage, changea tout à coup d'attitude et
d'expression. Il laissa tomber à terre son précieux violon avec autant
d'indifférence que s'il n'en eût jamais connu l'usage; et joignant les
mains avec un air d'attendrissement profond et de respectueuse douleur:
«C'est donc enfin toi que je revois dans ce lieu d'exil et de souffrance,
ô ma pauvre Wanda! s'écria-t-il en poussant un soupir qui semblait
briser sa poitrine. Chère, chère et malheureuse soeur! victime infortunée
que j'ai vengée trop tard, et que je n'ai pas su défendre! Ah! Tu le
sais, toi, l'infâme qui t'a outragée a péri dans les tourments, et ma
main s'est impitoyablement baignée dans le sang de ses complices. J'ai
ouvert la veine profonde de l'Église maudite; j'ai lavé ton affront, le
mien, et celui de mon peuple, dans des fleuves de sang. Que veux-tu de
plus, âme inquiète et vindicative? Le temps du zèle et de la colère est
passé; nous voici aux jours du repentir et de l'expiation. Demande-moi
des larmes et des prières; ne me demande plus de sang: j'ai horreur du
sang désormais, et je n'en veux plus répandre! Non! non! pas une seule
goutte! Jean Ziska ne remplira plus son calice que de pleurs inépuisables
et de sanglots amers!»
En parlant ainsi, avec des yeux égarés et des traits animés par une
exaltation soudaine, Albert tournait autour de Consuelo, et reculait
avec une sorte d'épouvante chaque fois qu'elle faisait un mouvement pour
arrêter cette bizarre conjuration.
Il ne fallut pas à Consuelo de longues réflexions pour comprendre la
tournure que prenait la démence de son hôte. Elle s'était fait assez
souvent raconter l'histoire de Jean Ziska pour savoir qu'une soeur de ce
redoutable fanatique, religieuse avant l'explosion de la guerre hussite,
avait péri de douleur et de honte dans son couvent, outragée par un moine
abominable, et que la vie de Ziska avait été une longue et solennelle
vengeance de ce crime. Dans ce moment, Albert, ramené par je ne sais
quelle transition d'idées, à sa fantaisie dominante, se croyait Jean
Ziska, et s'adressait à elle comme à l'ombre de Wanda, sa soeur
infortunée.
Elle résolut de ne point contrarier brusquement son illusion:
«Albert, lui dit-elle, car ton nom n'est plus Jean, de même que le mien
n'est plus Wanda, regarde-moi bien, et reconnais que j'ai changé, ainsi
que toi, de visage et de caractère. Ce que tu viens de me dire, je venais
pour te le rappeler. Oui, le temps du zèle et de la fureur est passé. La
justice humaine est plus que satisfaite; et c'est le jour de la justice
divine que je t'annonce maintenant; Dieu nous commande le pardon et
l'oubli. Ces souvenirs funestes, cette obstination à exercer en toi
une faculté qu'il n'a point donnée aux autres hommes, cette mémoire
scrupuleuse et farouche que tu gardes de tes existences antérieures, Dieu
s'en offense, et te la retire, parce que tu en as abusé. M'entends-tu,
Albert, et me comprends-tu, maintenant?
--O ma mère! répondit Albert, pâle et tremblant, en tombant sur ses
genoux et en regardant toujours Consuelo avec un effroi extraordinaire,
je vous entends et je comprends vos paroles. Je vois que vous vous
transformez, pour me convaincre et me soumettre. Non, vous n'êtes plus la
Wanda de Ziska, la vierge outragée, la religieuse gémissante. Vous êtes
Wanda de Prachatitz, que les hommes ont appelée comtesse de Rudolstadt,
Et qui a porté dans son sein l'infortuné qu'ils appellent aujourd'hui
Albert.
--Ce n'est point par le caprice des hommes que vous vous appelez ainsi,
reprit Consuelo avec fermeté; car c'est Dieu qui vous a fait revivre dans
d'autres conditions et avec de nouveaux devoirs. Ces devoirs, vous ne les
connaissez pas, Albert, ou vous les méprisez. Vous remontez le cours des
âges avec un orgueil impie; vous aspirez à pénétrer les secrets de la
destinée; vous croyez vous égaler à Dieu en embrassant d'un coup d'oeil
et le présent et le passé. Moi, je vous le dis; et c'est la vérité, c'est
la foi qui m'inspirent: cette pensée rétrograde est un crime et une
témérité. Cette mémoire surnaturelle que vous vous attribuez est une
illusion. Vous avez pris quelques lueurs vagues et fugitives pour la
certitude, et votre imagination vous a trompé. Votre orgueil a bâti un
édifice de chimères, lorsque vous vous êtes attribué les plus grands
rôles dans l'histoire de vos ancêtres. Prenez garde de n'être point ce
que vous croyez. Craignez que, pour vous punir, la science éternelle ne
vous ouvre les yeux un instant, et ne vous fasse voir dans votre vie
antérieure des fautes moins illustres et des sujets de remords moins
glorieux que ceux dont vous osez vous vanter.»
Albert écouta ce discours avec un recueillement craintif, le visage dans
ses mains, et les genoux enfoncés dans la terre.
«Parlez! parlez! voix du ciel que j'entends et que je ne reconnais plus!
murmura-t-il en accents étouffés. Si vous êtes l'ange de la montagne, si
vous êtes, comme je le crois, la figure céleste qui m'est apparue si
souvent sur la pierre d'Épouvante, parlez; commandez à ma volonté, à ma
conscience, à mon imagination. Vous savez bien que je cherche la lumière
avec angoisse, et que si je m'égare dans les ténèbres, c'est à force de
vouloir les dissiper pour vous atteindre.
--Un peu d'humilité, de confiance et de soumission aux arrêts éternels de
la science incompréhensible aux hommes, voilà le chemin de la vérité pour
vous, Albert. Renoncez dans votre âme, et renoncez-y fermement une fois
pour toutes, à vouloir vous connaître au delà de cette existence passagère
qui vous est imposée; et vous redeviendrez agréable à Dieu, utile aux
autres hommes, tranquille avec vous-même. Abaissez votre science superbe;
et sans perdre la foi à votre immortalité, sans douter de la bonté divine,